San
Finna N°466 du
02 au 08 Juin 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais il n'est de Liberté
sans capacité de refus"
FACE
A LA VIE CHERE
FAUT-IL REMISER AU PLACARD LA DEMOCRATIE
OU LA RECONSTRUIRE AUTREMENT ?
Winston
Churchill
"La
démocratie est un mauvais système mais
elle est le moins mauvais de tous les systèmes"
Au
Niger, le président de la Coordination du Mouvement Citoyen
pour la Démocratie et la Paix, Nouhou Arzika, à
la tête de ses troupes, a conduit une marche de protestation
contre les décisions prises en faveur des députés
au moment où la vie devient invivable pour les Nigériens.
Dans le même temps, des articles dans la presse nationale
posent ouvertement la question de savoir s’il ne faut pas
en finir, tout simplement, avec les partis politiques. Au-delà
du Niger, le Parti socialiste sénégalais, un peu
dans la même veine (quoique moins expéditif) vient
d’exiger notamment le dégraissage des effectifs et
des charges des services de la Présidence de la République,
la suppression du Sénat jusqu’au retour à
meilleure fortune du pays, la reconstitution d’un Conseil
économique et social sobre et efficace -avec des indemnités
de session symboliques, un personnel administratif limité
au strict minium-, la diminution du nombre pléthorique
de Ministres d’Etat et de Ministres et de leurs coûts
de fonctionnement… Pour dire vrai, un peu partout, se pose
plus ou moins clairement, la question du coût de la démocratie,
la nécessité sinon de la redimensionner, de la mettre
au rancart en attendant de voir venir. Il faut mener la réflexion
car la question se pose également au Burkina Faso. Il se
pourrait qu’il ne s’agisse pas là d’un
simple coup de sang.
En effet, on est loin de l’époque où, après
qu’il eût lancé que l’Afrique n’était
pas mûre pour la démocratie, Jacques Chirac était
l’objet de toutes les critiques et invectives. Ce n’est
pas qu’aujourd’hui, le temps lui ait donné
raison, loin s’en faut : les Africains ne sont pas moins
aptes à vivre en démocratie que les autres peuples
et bien de pays en apportent fort à propos la démonstration.
Le seul problème, c’est qu’au lieu de construire
la démocratie, les dirigeants africains ont affligé
leurs peuples avec l’aide et/ou le silence des partenaires
d’une démocratie défigurée dans laquelle
seuls les tenants du pouvoir trouvent leur compte. Du coup, de
la promesse de libération qu’elle était, la
démocratie est maintenant entrevue comme un pari sur l’oppression.
Si on ne s’en désintéresse pas, on lui déclare
une guerre ouverte.
Dans beaucoup de pays africains, la vie chère est venue
renforcer la conviction que la démocratie était
trop cher payée. Beaucoup en viennent à penser que
si l’on supprimait les fonctions de député,
les structures électorales (comme le Conseil supérieur
de la communication ou la CENI chez nous), les organes consultatifs
et de contrôle (Conseils économiques et sociaux,
Médiatures..), si on en finissait avec les partis politiques
qui palpent subventions et autres aides, et que parallèlement
on trouve un système qui, à défaut de faire
rendre gorge à ceux qui ont pillé les ressources
de l’Etat, réduisent de façon drastique le
train de vie de l’Etat, on aura de meilleures conditions
pour s’occuper du peuple qui souffre.
Ca, c’est un choix qui enflamme les esprits en cette période
où la faim embrouille les esprits. Mais remiser la démocratie
n’est peut-être pas la meilleure des solutions.
Cette disqualification sans réserve ne s’appuie que
sur des ressentiments. Elle oublie que si on en est arrivé
là, c’est parce qu’on a tout simplement triché
avec la démocratie qu’on n’a pas permis que
les partis politiques jouent leur rôle, qu’ils aient
le temps et la liberté de s’institutionnaliser. On
a considéré comme étant de bonne guerre que
le pouvoir en joue à sa guise au point d’en revenir
au temps des régimes d’exception ou de parti unique.
Les partis décrédibilisés pour les besoins
de la cause, on s’en est pris aux associations, à
toutes les structures de contrepoids pour finir par créer
un unanimisme qui renvoie de la démocratie, une image à
laquelle ne se reconnaissent plus les peuples. L’opposant
Jean-Pierre Bemba l’avait bien expliqué, il y a quelque
temps de cela, au quotidien Le Monde : «Si on continue de
décapiter l'opposition, une nouvelle dictature se mettra
en place. On reviendra alors quarante ans en arrière, au
début du régime de Mobutu et du règne de
son parti unique. Les 450 millions de dollars dépensés
par les Occidentaux pour les élections n'auront servi à
rien ». Il ne pensait pas si bien dire, lui qui a été
préféré à des infracteurs plus célèbres
des lois pénales internationalses pour répondre
devant la Cour pénale internationale !
Bref, relevons que ce n’est ni en Afrique du Sud, ni aux
Seychelles, ni au Ghana, que l’on éprouvera une telle
répulsion pour la démocratie parce qu’on aura
tout fait pour en corrompre les mécanismes. Là où
on demande de donner son congé à la démocratie,
c’est partout où elle a été dévoyée.
Alors, si telle est l’explication et si intrinsèquement,
il n’y a pas incompatibilité entre démocratie
et Afrique, ne jetons pas le bébé avec l’eau
du bain. Essayons de ramener la démocratie sur son lit
en combattant les violations des Constitutions, la monarchisation
du pouvoir, la tendance à considérer que le pays
est la propriété de ceux qui gouvernent, le mépris
du droit à la différence, les facéties électorales.
Allons vers une démocratie réhabilitée qui
attache autant d’importance aux droits politiques qu’aux
droits sociaux et l’on verra qu’elle n’est pas
l’ennemie du peuple mais l’instrument de contrôle
de son pouvoir souverain. On verra que ces propos visionnaires
de Winston Churchill sont plus que jamais d’actualité
: «La démocratie est un mauvais système, mais
elle est le moins mauvais de tous les systèmes».