San
Finna N°460 du
21 au 27 Avril 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
ENTRETIEN
AVEC MR CHRISOGONE ZOUGMORE,
PRESIDENT DU MBDHP
Pour
être discret et ne pas faire dans le spectaculaire,
Mr Chrisogone Zougmoré n’en est pas pour
autant un homme insipide, sans caractère. Ce serait
mal le connaître. Au contraire, sa force comme sa
crédibilité, il les tire d’une certaine
frugalité qui garde intacts son jugement et l’art
d’aller à l’essentiel, sans succomber
au subjectivisme et aux passions, à la volonté
de paraître qui nuisent tant aux représentations
dans notre pays, qu’il s’agisse du secteur
étatique, partisan ou de la société
civile. Vous en jugerez par cet échange, qu’il
a accepté avec nous, et qui est loin de passer
inaperçu.
San
Finna : Veuillez vous présenter à nos lecteurs,
s’il vous plaît
Mr
Chrysogone Zougmoré (C.Z) : Je suis
Chrysogone Zougmoro, juriste, formé à
l’université de Reims Champagne Ardennes
en France. Bien évidemment,
comme
tout bon étudiant à l’époque,
j’ai milité au sein de l’Association
des étudiants voltaïques en France (AEVF)
qui m’a également formé. Je
suis membre fondateur du MBDHP créé
le 19 février 1989. Je travaille exclusivement
pour le Mouvement depuis 1992. J’ai été
élu président du MBDHP le 20 octobre
2007. Je suis marié et père d’un
enfant.
San
Finna : Est-il facile de succéder au bien connu
Halidou OUEDRAOGO ?
C.Z : Le président Halidou OUEDRAOGO a
dirigé le MBDHP pendant dit huit (18) années.
Durant son mandat, le Mouvement a été saisi
de nombreux dossiers de défense des droits humains
qu’il a su gérer et faire aboutir, avec le
courage, la détermination et parfois même,
la témérité qu’on lui connaît.
C’est pour toutes ces raisons que le 4ème
congrès tenu en octobre dernier l’a élevé
au rang de premier président d’honneur du
MBDHP. Cela dit, il a également pu bénéficier
du soutien d’hommes et de femmes de confiance pour
réussir sa mission. En tout cas sa riche expérience
engrangée ces années durant sert et inspire
à la fois nous autres qui avons eu le privilège
d’évoluer à ses côtés.
Comparaison n’étant pas raison, cela ne fait
que six (6) mois que je suis à la tête du
MBDHP. Facile ou pas facile, je pense qu’à
l’heure du bilan, l’important serait plus
de savoir, non pas ce que j’aurais fais de plus
ou de moins que Halidou OUEDRAOGO, mais si, avec mes camarades
membres du bureau et l’ensemble des militants du
MBDHP, nous nous sommes investis comme il se doit pour
la cause des droits de l’homme au Burkina et dans
le monde. C’est cela le plus important de mon point
de vue.
San
Finna :Quelles sont les raisons qui vous ont amené
à militer pour la cause des droits humains ?
C.Z : Vous savez, tous autant que nous sommes,
militons un tant soit peu pour la cause des droits humains.
Chacun au moins milite ne serait-ce que pour la cause
de ses propres droits. C’est vrai, il y en a qui
en font une passion, un sacerdoce. C’est un peu
notre cas, mais nous ne sommes pas les seuls, ni des super
hommes.
Personnellement, de par mon éducation puis par
choix et conviction personnels, j’ai été
très tôt attaché à des sentiments
et vertus cardinales tels la justice et l’équité,
la solidarité et le partage, l’amour du prochain
et la compassion pour les faibles et les démunis.
Mon père était infirmier. Vivant généralement
dans l’enceinte ou à proximité des
dispensaires où opérait mon père,
mes yeux d’enfant ont vu des situations de détresse
qui m’ont fortement marqué et m’ont
davantage amené à compatir aux souffrances
des autres.
Très sincèrement, l’injustice, l’arbitraire,
les abus d’autorité et de pouvoir me révoltent
au plus haut point. Vraiment je n’aime pas ça.
San
Finna :Quel est l’état des droits humains
au Burkina Faso par rapport aux autres Etats de la sous
région ?
C.Z : En matière de droits humains, l’on
ne saurait se satisfaire de ce qui se passe chez soi,
après avoir regardé chez le voisin. Du reste
aujourd’hui, tous ces pays de la sous région
sont en crise, ne serait-ce que du fait des conséquences
du phénomène de la vie chère, qui
violent les droits économiques et sociaux et réduisent
des millions d’africains à l’état
de sous-hommes, incapables de se nourrir, de se soigner,
de se loger, de s’éduquer convenablement.
Il est aussi vrai que parmi ces pays auxquels vous faites
référence, il y en a qui sortent péniblement
d’un état de décomposition avancé,
comme le Libéria et la Sierra Léone. Il
y en a qui ont des problèmes spécifiques,
comme la Côte d’Ivoire, dont la sortie de
crise ne finit pas de durer ; le Mali et le Niger avec
la résurgence de la question touareg, le Bénin,
avec une tension politique ambiante en cette période
de fièvre électorale, etc.
Même en considérant ce tableau d’ensemble
peu reluisant et en prenant en compte tout cela, l’on
ne saurait aujourd’hui se satisfaire de la situation
des droits humains chez nous au Burkina, parce que justement
nous sommes, petit à petit, en train de semer les
germes de crises sociopolitiques aiguës, avec la
paupérisation grandissante et aggravée de
larges couches de nos populations des villes et campagnes,
l’impunité de nombreux crimes de sang dont
l’odieux assassinat de Norbert Zongo et de ses compagnons,
la perversion du jeu démocratique par la fraude,
la corruption électorale, les abus de pouvoirs
et d’autorité, bref l’impossibilité
de fait d’un changement véritable. Une appréciation
intelligente de l’état des droits humains
chez nous commande que nous tirions ainsi à nouveau
la sonnette d’alarme sur la situation de crise que
vit en ce moment notre pays. A chacun donc (acteurs politiques
et de la société civile) de prendre ses
responsabilités.
San
Finna :Le Burkina vit depuis quelques temps une situation
de crise consécutive à la cherté
de la vie. Quelle analyse faites-vous de cette situation
? Les causes sont-elles exogènes ou endogènes
?
C.Z : La situation de crise ne date pas d’
il y a quelques temps comme vous le dites. Elle se vit
depuis des années, et particulièrement depuis
l’odieux assassinat de Norbert Zongo et de ses compagnons
d’infortune. Rappelez-vous les grandes manifestations
de la fin des années 1990 qui réclamaient
la lumière sur ces assassinats et mieux, portaient
comme élément de revendication fondamentale,
un changement profond dans la conduite des affaires de
l’Etat et un assainissement de la vie et des mœurs
politiques et sociales. Relisez le rapport du Collège
des sages qui déjà à l’époque,
en 1999, procédait à une analyse objective
de la crise structurelle du système aux plans politico
administratif, socio économique et ethnique et
faisait des recommandations pertinentes et courageuses.
La réalité, c’est qu’à
ce jour aucune de ces recommandations n’a jamais
connu le moindre début d’exécution
et cela, par la faute du pouvoir de la 4ème république
qui les a royalement ignorées et a au contraire,
davantage promu l’impunité en mettant le
pouvoir judiciaire sous ordres ; qui a davantage pollué
la marche des affaires en laissant se développer
la corruption, les trafics d’influence, les abus
de position dominantes, etc. La question de la vie chère
qui défraie aujourd’hui n’est donc
pas un phénomène isolé. C’est
une des nombreuses manifestations de l’approfondissement
de la crise que vit aujourd’hui notre pays.
Sur cette question de vie chère en particulier,
il est vrai qu’on ne peut pas nier les facteurs
externes qui en sont à l’origine, tels la
hausse des cours et le renchérissement du coût
des matières premières, le prix de l’énergie
qui se répercute sur toute la chaîne de production
alimentaire (de l’engrais à la récolte,
au stockage et à la livraison), les stocks qui
se vident et l’offre qui n’arrive plus à
répondre à la demande, etc. Mais il est
facile et confortable de ne s’en tenir qu’aux
causes et facteurs externes pour justifier la flambée
des prix et fuir ses responsabilités comme tentent
de le faire la plupart des gouvernements africains. Car,
la flambée des prix a également et surtout
des causes d’ordre interne. Chez nous ces causes
sont entre autres l’inexistence ou la non opérationnalité
des structures de contrôle de la qualité
et des prix des produits de grande consommation, les octrois
abusifs de monopoles sur l’importation de certains
produits de grande consommation comme le riz et le lait,
la non effectivité du principe de la concurrence,
le laxisme face à certaines pratiques frauduleuses
du fait de collusions coupables entre milieux d’affaires
et certains hommes au pouvoir ou proches du régime
en place, l’impunité de cas de fraudes ou
de corruption avérés, le peu d’efforts
fait dans la promotion, la transformation et la consommation
de la production locale. C’est tout ça aussi
qu’il faut considérer pour comprendre et
apprécier objectivement la situation.
San
Finna : Les différentes mesures prises par le gouvernement
pour tenter d’y faire face vous paraissent-elles
suffisantes ? Sinon, qu’aurait-il fallu faire ?
C.Z : Ne soyons pas plus royaliste que le roi.
Pour le gouvernement lui-même, il s’agit de
mesures transitoires et donc précaires et révocables
puisque prises dans la précipitation, sous l’effet
de la chaleur des manifestations de rue des 20, 21 et
28 février 2008.
Ces mesures ne sauraient donc suffire. Du reste, depuis
que ces fameuses mesures ont été annoncées
on ne sent rien en tant que consommateurs. Les pris sont
demeurés pratiquement les mêmes. Alors que
faire ?
Je veux croire que nos décideurs disposent de cadres
compétents et suffisamment honnêtes (économistes,
socio économistes, etc.) pour les éclairer.
Je pense pour ma part qu’un certain nombre de mesures
urgentes devraient être prises pour soulager assez
rapidement les populations. Comment voulez-vous que nous
puissions consommer si les produits dont nous avons besoin
sont rares et inaccessibles à nos maigres bourses
? Il faut donc augmenter les salaires, les bourses et
pensions et de manière générale,
les revenus. Il faudrait ensuite mettre en place des structures
fonctionnelles et opérationnelles de contrôle
de la qualité et des prix des produits de grande
consommation, examiner et analyser périodiquement
la structure des prix, afin d’éviter les
abus dans la fixation des marges bénéficiaires.
Il faudrait aussi, de plus en plus songer à accorder
des subventions publiques aux produits de première
nécessité et de grande consommation. Voilà
quelques mesures d’ordre urgentes qu’il me
paraît nécessaire d’envisager.
Mais la véritable solution réside dans la
prise en main de notre destin. Je pense quant au fond
qu’il est temps que nous nous donnions les moyens
de réfléchir par nous-mêmes et d’adopter
librement nos choix et orientations de politique économique.
Car en réalité nous ne sommes pas libres
de nos choix et orientations. On parle de mondialisation,
de globalisation, d’accord, mais nous ne devons
pas nous laisser mener à la trique et au bâton
et marcher à pas forcés sous les injonctions
des institutions de Bretton Woods, même quand ça
ne va pas. Aujourd’hui le Programme Alimentaire
Mondial (PAM) parle de risque de Tsunami si l’on
ne maîtrise pas la hausse des prix des produits
alimentaires qui plonge dans la famine des dizaines de
millions d’êtres humains. Tout ça c’est
quelque part les conséquences des Programmes d’Ajustement
Structurel (PAS). Même le pape, de même que
les imams et pasteurs émérites, condamnent
les PAS du fait de leurs effets dévastateurs sur
de larges couches des populations du monde. Il faut que
nos dirigeants africains se disent qu’ils dirigent
des peuples pauvres dans leur grande majorité certes,
mais qui veulent rester dignes dans leur pauvreté
! [Il nous faut des dirigeants responsables et courageux
pour nous sortir durablement de cette situation.]
San
Finna : Beaucoup aimeraient mieux connaître Chrisogone
ZOUGMORE, un peu plus personnellement. En dehors de sa
mission de défense des droits humains, que fait-il,
qu’aime-t-il, que mange-t-il, comment se distrait-il,
etc. ?
C.Z : Je n’aime pas parler de moi. Et puis
je n’ai pas grand-chose à dire de moi. Je
suis burkinabé moyen qui vit sa vie de citoyen
ordinaire. Je mange ce que la plupart des burkinabé
du pays réel mangent normalement quand ils en ont
les moyens à savoir du riz et du tô. Et si
nous nous battons aujourd’hui, c’est pour
améliorer nos conditions d’existence. Je
ne suis pas ceux-là qui peuvent s’offrir
quotidiennement des menus de 15.000 francs et plus dans
de grands hôtels de la place. Côté
loisirs, je compte mieux améliorer mon emploi du
temps pour m’en offrir. Sinon, je dois avouer que
j’en ai très peu en ce moment. Généralement,
le sport et particulièrement le foot à la
télé et quelques émissions de détente
me suffisent pour décompresser.
San
Finna : Un dernier mot ?
C.Z : Je voudrais vous remercier de m’avoir
permis de m’exprimer à travers les colonnes
de votre journal et vous inviter à maintenir ainsi
le cap de l’ouverture à l’expression
plurielle des idées et des opinions. Je voudrais
également appeler une fois de plus nos autorités
à plus d’égards vis-à-vis des
droits économiques, sociaux et culturels qui sont
partie intégrante des droits de l’homme.
Je voudrais enfin appeler tous les militants et sympathisants
de la cause des droits humains à maintenir le cap
de la mobilisation et de la lutte consciente et responsable
pour de meilleures conditions de vie. La résignation
et la fatalité ne devraient point avoir de place,
face à la situation difficile que nous vivons aujourd’hui.
C’est comme du reste le disait le professeur Joseph
Ki-Zerbo : « Nan laara an saara ».