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JEANNE GAPIYA NIYONZIMA
L’INFATIGABLE ACTIVISTE DE LA LUTTE CONTRE LE SIDA AU BURUNDI

Si un jour, Jeanne Gapiya Niyonzima recevait le Prix Nobel, cela n’étonnerait pas grand monde au Burundi ni dans les milieux qui s’intéressent à la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles et en particulier le sida. Cette femme de caractère de 42 ans a atteint un niveau de notoriété rare que seuls, son courage, sa longanimité, son intelligence, peuvent expliquer.

Son aventure commence en 1993 lorsqu’au cours d’une messe à la Cathédrale Regina Mundi de Bujumbura, un prêtre parle du sida comme d’une punition divine et présente les malades du sida comme des pêcheurs. Pour elle, qui a contracté le mal et qui vient de perdre son enfant et de subir une interruption de grossesse, l’anathème est dur à supporter. Passe encore qu’on la traite de pécheresse mais en quoi un enfant baptisé de moins de 2 ans et un enfant à naître peuvent-ils être ainsi condamnés sans rémission ? C’est alors que bravant la peur, la honte et la menace de l’exclusion sociale, elle se lève pour interpeller le prêtre sur la monumentalité de sa sanction.

Les choses se précipitent car immédiatement après, comme par l’effet d’un déclic, elle est approchée par plusieurs personnes au sortir de la messe. Parmi elles, deux femmes et un homme qui viennent d’être

Jeanne Gapiya Niyonzima
en plein travail d’explication

expulsés de Chine parce que porteurs du VIH. C’est ainsi que sur le parvis même de l’église, l’idée de l’association naît avec pour nom en abrégé l’ANSS : l’Association nationale de soutien aux séropositifs et aux malades de sida. A cette époque, rappelez-vous, on ne touchait pas la main des sidéens ; la maladie n’avait aucun traitement. Il s’agit alors, pour Jeanne Gapiya Niyonzima et les siens, d’informer, de prévenir en acceptant de témoigner à visage découvert. Leur action courageuse émeut un grand nombre d’ONG et grâce à l’une d’entre elles (française), l’ANSS peut louer des locaux à Bujumbura centre. Les choses allant, elle ouvre un deuxième local de prévention avec une buvette pour s’autofinancer.

Sans relâche, montant à tous les fronts, elle s’engage au-delà de la prévention, au dépistage avec un conseil pré-test et post-test. En 1996, commencent les traitements anti rétroviraux. Grâce à des contacts au Canada avec des personnes atteintes du VIH, Jeanne fait venir des anti rétroviraux mais les prix étant inaccessibles à cause de la situation de guerre (qui avait mis le pays sous embargo avec pour conséquences des difficultés d’approvisionnement), les responsables de l’association vont alors taper à la porte d’un gérant de pharmacie qui, après hésitation, accepte d’importer à leur compte des anti rétroviraux. A l’époque, les malades devaient se rendre à Nairobi ou en Europe pour les examens de suivi. Cela était très onéreux. L’association approche des polycliniques privées afin d’importer les réactifs et faire les tests. L’une d’entre elles accepte. Le résultat, c’est que l’examen au Burundi ne revient plus qu’à 10.000 francs burundais contre 500.000 francs burundais à Nairobi. Mais le prix d’une bithérapie est toujours inabordable : 350.000 francs burundais par patient et par mois ! Sans se décourager, contact est pris avec le représentant au Burundi de Glaxosmithkline (GSK) du laboratoire pharmaceutique qui produit les deux anti rétroviraux importés afin qu’il vende à l’association ces médicaments, au prix coûtant. Il est d’accord pour réduire le prix de 70 % si l’ANSS obtient du gouvernement que soient levés les droits de douane sur ces médicaments (40 %). Le gouvernement accepte et en plus, prend l’engagement de mettre à la disposition de l’ANSS, un fonds de solidarité thérapeutique de 100 millions de francs burundais, renouvelable chaque année. Avec le rabais de 70 %, le prix de la bithérapie passe alors de 350.000 francs burundais à 96.000 francs, le nombre de personnes traitées de 20 à 110.

Toujours décidés à aller le plus loin possible, Jeanne et les siens approchent les bailleurs de fonds internationaux pour obtenir du matériel de suivi biologique sophistiqué. Mission réussie : le matériel est remis à l’Hôpital universitaire et à l’Institut national de santé publique.

En 1999, l’association franchit un autre palier en lançant un Centre pour la prise en charge globale des patients. Cela se fait grâce au financement d’une ONG française. Ainsi, l’ANSS évolue vers la professionnalisation en étant en mesure d’employer des personnes salariées et compétentes. Vient ensuite la création à Bujumbura du Centre Turiho (« Nous sommes vivants, nous sommes là » en Kirundi) qui prend en charge globalement les patients.
Au jour d’aujourd’hui, l’ANSS s’occupe de la prévention, du dépistage avec conseils, de la prise en charge médicale et psychosociale. Elle a une équipe multidisciplinaire de 35 personnes salariées : médecins, psychologues, infirmiers, assistants sociaux… Les choses sont à ce stade où elle met l’accent sur la décentralisation. A côté du Centre Turiho dans la capitale, un centre est ouvert au nord du Burundi.

Quelques locaux de l’ANSS où sont traités les malades


Mais Jeanne pousse les choses plus loin. Avec l’aide de Médecins sans frontières (MSF), contact est pris avec le fabricant de génériques indiens, CIPLA qui accepte de fournir les trithérapies à 350 dollars US par patient et par an. L’ANSS passe ainsi d’un traitement avec deux anti rétroviraux à 96.000 francs burundais par patient et par an, à un traitement avec trois anti rétroviraux à 30.000 francs burundais, le gouvernement acceptant, pour les épauler, de fournir un fonds de 50.000 dollars US pour l’importation des génériques.

Voilà le travail que fait cette association qui s’est imposée par son sérieux au point que l’Etat l’épaule régulièrement, comme on le voit ! Jeanne a montré qu’il est possible en Afrique, avec beaucoup de détermination et un minimum de soutien, de combattre le mal.

Toujours à l’affût des obstacles qui peuvent s’ériger sur son chemin, elle vient de pousser un cri d’alarme par rapport aux conséquences de la pénurie alimentaire qui s’annonce. « Beaucoup de gens sous traitement me disent qu’ils pensent à arrêter leur traitement. Sans nourriture, ce n’est pas la peine de les prendre ». Et effectivement, il est relevé par les patients eux-mêmes les problèmes qui se posent à cet égard. Donatien Bigirimana, la trentaine au chômage, lutte pour trouver la nourriture nécessaire à son traitement : « Les gens pensent que ça va aller si j’ai ma ration quotidienne de haricots et de riz à la mi-journée ; mais j’ai plus de besoin qu’un enfant ». Et il explique qu’à chaque fois qu’il prend ses médicaments le ventre vide, il est pris de vertige et son pouls s’accélère. «Pendant plusieurs heures, je ne peux plus bouger », explique-t-il.

C’est que dans ce combat de tous les instants, Jeanne sait qu’elle n’est pas au bout de ses peines, mais passionnée qu’elle est, elle semble tirer de la consécration de sa personne dans la lutte contre le sida, des raisons de subsister. Que Dieu la garde longtemps et que son exemple fasse contagion !

VT





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