ASSEMBLEE
GENERALE DES NATIONS UNIES
CE DISCOURS PAPAL QUI RELANCE LE DEBAT SUR L’INGERENCE
A
l’Assemblée générale des Nations Unies,
le pape Benoît XVI a parlé de façon frontale
de l’ingérence, remettant au goût du jour un
concept qui après avoir enflammé les esprits ces
dernières années, était quasiment tombé
en quenouille. Parlons-en mais auparavant, rafraîchissons
les mémoires sur cette notion.
L’ingérence
est une idée aussi vieille que le monde mais on doit
surtout à Hugo Grotius de l’avoir caractérisée
en la présentant dans son « De Jure Belli Ac
Pacis » (1625) comme un « droit accordé
à la société humaine » pour intervenir
dans le cas où un tyran « ferait subir à
ses sujets, un traitement que nul n’est |
Le
Pape Benoît XVI et Georges W. Bush
(Photo Nouvel Observateur)
|
autorisé à faire ». La notion sera bien
plus tard évoquée pour fustiger l’immobilisme
au nom de la non-ingérence, des chefs d’Etat
et de gouvernement devant la famine provoquée par
le conflit biafrais. De là, sont issues bon nombre
d’ONG, comme Médecins sans Frontières
(MSF), qui soutiennent le principe qu’une atteinte
fondamentale aux droits de la personne doit entraîner
la remise en question de la sacro-sainte règle de
la souveraineté des Etats et autoriser qu’interviennent
des acteurs extérieurs et en particulier humanitaires. |
Théorisée
par le philosophe Jean-François Revel qui évoquera
le tout premier le droit d’ingérence en 1979 comme
un moyen de combattre les dictatures centrafricaine de Jean Bedel
Bokassa et ougandaise d’Idi Amin Dadda., l’ingérence
sera demandée par le philosophe Bernard Henri Lévy,
l’année suivante, pour demander de mettre fin au
drame cambodgien. L’idée sera reformulée en
droit d’ingérence en 1988 par Mario Bettati, professeur
de droit international public et Bernard Kouchner. Ce dernier,
membre fondateur de MSF, sera par la suite, le principal activiste
du droit d’ingérence. Mais comme on le sait, la coalition
des puissants qui gouvernent ce monde et celle des multiples lobbys,
feront échec à l’intégration de l’ingérence
dans le droit international public. Il faut dire que les quelques
cas où ce concept a trouvé à s’appliquer
montreront qu’il y toujours eu à la base, des considérations
géopolitiques, stratégiques, économiques
: intervention au Kurdistan irakien en avril 1991, Opération
« Restore Hope » en Somalie en fin 1992, Opération
Turquoise au Rwanda en 1994, interventions armées en Bosnie-Herzégovine
en 1994/1995, au Kosovo en 1999... Il y a aussi que l’organisation
des relations internationales, avec cette emprise de quelques
pays, ne pouvait que favoriser la mauvaise presse de l’ingérence,
facilement suspectée comme voulant perpétuer un
certain ordre inégalitaire sinon colonial, du monde. Et
quand on pense à certaines interventions qui heureusement
n’ont pas eu lieu comme en Côte d’Ivoire, on
voit bien que l’ingérence peut parfois se parer des
vertus les moins nobles !
Mais
voilà donc, pour y revenir, que le Pape Benoît XVI
relance le débat avec force et conviction au lieu le plus
indiqué, la tribune des nations Unies, et au moment le
plus favorable, la célébration du 60 ème
anniversaire de la Déclaration des droits de l’homme.
Il faut dire aussi que le contexte s’y prêtait d’autant
plus que le monde, en maints endroits, est actuellement secoué
par des crises qui appellent à un devoir de solidarité
internationale devant la détresse des peuples qui en font
les frais. Il y a, du Soudan en passant par le Zimbabwe, la Somalie…
jusqu’à la Birmanie, pour ne citer que ces pays,
de dramatiques situations de non-assistance à peuples en
danger qui exigent réaction internationale. Benoît
XVI, homme d’Etat et l’homme de Dieu, on le comprend,
ne peut pas croire que l’être humain ait tant perdu
de son humanité et de sa religiosité qu’il
puisse rester impassible devant le sort de ces peuples que des
dictatures aveugles acculent à la mort lente et parfois
même, violente.
Sera-t-il
entendu par les citoyens du monde et par les fidèles du
monde ? Rien n’est moins sûr car la vertu n’a
pas avancé au même rythme que les progrès
scientifiques et technologiques, et l’égoïsme,
la raison d’Etat impriment toujours leur primat dans les
relations internationales. Le Pape lui-même ne dénonce
pas pour rien ce qu’il qualifie de « relativisme »
des Nations Unies qui conduit l’institution mondiale à
toujours préférer le consensus à la vérité.
Que le Pape fasse sien, à la suite du religieux dominicain
Francisco D. Victoria, le principe de la responsabilité
de protéger, comme on comprend ses propos : «Tout
État a le devoir primordial de protéger sa population
contre les violations graves et répétées
des droits de l’homme, de même que des conséquences
de crises humanitaires liées à des causes naturelles
ou provoquées par l’action de l’homme. S’il
arrive que les États ne soient pas en mesure d’assurer
une telle protection, il revient à la communauté
internationale d’intervenir avec les moyens juridiques prévus
par la Charte des Nations unies et par d’autres instruments
internationaux ». Comme a déclaré Benoît
XVI, «L’action de la communauté internationale
… ne devrait jamais être interprétée
comme une coercition injustifiée … À l’inverse,
c’est l’indifférence ou la non-intervention
qui causent de réels dommages ».
Mais
la gouvernance du monde, sans laquelle la mise en œuvre des
recommandations du Pape serait vaine, reste encore très
largement au stade des balbutiements et par-dessus tout tributaire
des égolâtries. Bien que de multiples facteurs commandent
une organisation politique et économique du monde, avec
des prérogatives supra étatiques pour le gérer
dans l’optique du bien de l’humanité et même
de sa survie, nous sommes en retard de réalisation, un
retard qui est interprété par beaucoup comme ayant
déjà dépassé tous les gaps et exposant
le monde à la catastrophe finale.