LA
CRISE NATIONALE
LE PAYS RATTRAPE PAR SES IMPASSES DEMOCRATIQUES
Au
lendemain du 15 octobre 1987, deux choix s’offraient au
nouveau pouvoir : faire sincèrement l’ouverture,
la réconciliation et aller vers la démocratisation
pour atténuer les circonstances dramatiques du coup d’Etat,
ou retourner à une pratique plus authentique de la révolution
pour corriger les déviances du régime défunt
et justifier le renversement sanglant du CNR. L’option n’a
pas été facile. Elle a d’abord été
marquée par les hésitations, la confusion, le «lib-lib
» comme on dit. Et puis, le cap de la démocratie
imposé sous les pressions intérieures et extérieures
conjuguées, on s’est courbé dans le sens du
vent mais avec à l’esprit, de jouer au plus malin
en prêtant serment à la démocratie pour mieux
la trahir de l’intérieur.
De
fait, cette reconnexion avec la démocratie, on la
voulait telle que les intérêts des nouveaux
dirigeants ne soient pas compromis. Ils sont venus par la
force des armes. Bien que cela date du CSP 1982, ils n’ont
pas eu le temps nécessaire de se donner des bases
politiques et électorales solides. Du reste, ils
n’en avaient pas beaucoup besoin pour avoir la seule
force argumentaire qui comptait : les armes. D’où
des résistances pour fonder un Etat de droit et de
démocratie |
| véritable
où la seule force légitime serait celle de
la volonté populaire exprimée par le bulletin
de vote. A ce jeu-là, les anciennes forces politiques
reconstituées : MDP (ancien UNDD), UDPB (ancien RDA),
CNPP (ancien FPV) risqueraient de coiffer au poteau les
groupuscules communistes faiseurs de la révolution
et de se retrouver à moindre frais aux affaires.
Retournement d’histoire inacceptable pour beaucoup
!
|
Blaise
Compaoré
(Photo Présidence du Faso)
|
L’idéal aurait été alors dès
le départ de construire une démocratie maîtrisée
mais les résistances étaient fortes. A défaut
donc d’une constitution consacrant le suffrage censitaire
et certaines dispositions donnant des situations acquises aux
éléments civils ou militaires du régime,
on a adopté de rallier le mouvement constitutionnaliste
avec des arrière-pensées.
Celles-ci ont consisté tout d’abord à reconstruire
les institutions en y reproduisant des scories de la période
révolutionnaire, l’objectif étant de construire
une démocratie bâtarde qui emprunterait au concept
de la démocratie, tout en gardant les principes de l’Etat
d’exception de la révolution. Voilà qui nous
a gratifié d’une constitution hybride, véhiculant
des références révolutionnaires avec des
proclamations démocratiques ; une constitution empruntant,
en les accusant, aux principes du régime anti-partis et
consulaire de la 5ème république française
: bref une démocratie « Canada dry » !
Mais ce n’est pas tout : le monolithisme, la sur centralisation
et la surconcentration des pouvoirs politiques et économiques
opérés au bénéfice du peuple sous
la révolution seront reproduits mais méthodiquement
transférés aux dirigeants et alliés, par
la fraude, la corruption, les violences, les viols multiples du
suffrage, du pluralisme, de la constitution…
Au fil du temps et des élections, on assistera à
une véritable accumulation sans précédent
de méthodes anti-démocratiques, entraînant
ainsi des connexions avec des complicités internationales
et des réseaux les plus douteux pour déposséder
l’Etat de ses biens, les individus de leurs droits démocratiques.
Ce choix a incontestablement permis l’accumulation de pouvoirs,
de fortunes, de relations en faisant le vide, en réduisant
tout contrôle, tout dialogue démocratique. Cela a
duré le temps que ça a duré, donnant même
lieu à des formes d’appropriations impérialistes
manifestées par l’ingérence et la tentation
monarchique. Mais la désillusion a fini par se faire sentir
parce que tout cela n’était en définitive
construit que sur du sable. De même qu’on ne triche
pas avec les lois de la physique, on ne saurait tricher durablement
avec celles de la démocratie. C’est cette démonstration
qui se fait actuellement à travers la crise à multiples
facettes dominée par le mécontentement explosif
au sein de la collectivité nationale et par cette guerre
déclarée au sein du régime, avec ses tentatives
d’instrumentalisation du courroux populaire à des
fins de leadership et de positionnement politique interne.
En effet, le pouvoir s’est gavé de pouvoirs ; il
a vidé la constitution de tout sens, investi l’espace
économique, partisan, et aujourd’hui, il a écopé
une indigestion, une occlusion intestinale. Il marche vers l’apoplexie.
C’est la rançon de l’usure du pouvoir, de la
triste leçon qu’en tout l’excès est
nuisible. Ce sont aussi les conséquence d’une gestion
qui a encouragé l’enrichissement à vitesse
exponentielle des tenants du régime qui en viennent à
toiser l’autorité de Blaise Compaoré avec
d’autant plus de défi qu’en plus de l’argent,
ils ont des relations économiques, militaires, médiatiques,
diplomatiques et surtout ces secrets qui vous achètent
jusqu’à des silences d’Etat. Munis de ces armes
de destruction politique massive, ils auraient délaissé
les escarmouches d’une guerre des tranchées pour
des affrontements plus ouverts et plus sanglants.
Voilà
où nous sommes rendus, 20 ans après les évènements
du 15 Octobre, tout simplement parce qu’on n’a pas
eu les intuitions pour choisir la bonne direction et que le courage
a manqué de savoir résister à la cohorte
des thuriféraires et des CDR mal dégrossis.
Saura-t-on, maintenant que la gueule de bois a succédé
à l’ivresse, rattraper le temps perdu, corriger les
erreurs accumulées ? C’est toute la question qui
se pose actuellement et qui suspend les plus responsables des
Burkinabé dans une interrogation anxieuse.