San
Finna N°456 du
24 au 30 Mars 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
LA
CIRCULATION A OUAGA, C’EST CHACUN POUR SOI
ET DIEU POUR TOUS
Le
cauchemar de l’étranger à Ouaga,
c’est la route. A tel point que le « Gaou
» (NDLR : broussard, plouc), ignorant son fonctionnement
sauvage, n’ose pas même s’aventurer
à traverser une voie. Eviter charrettes, vélos,
P50, motos Ninja, taxis ou 4X4 Cherokee relève
du suicide pour qui n’en a pas l’habitude.
Bienvenue en enfer, dans les artères de Ouaga.
Il
est 9 heures du matin. Le taxi traverse la circulaire
dépassant le SIAO pour se rendre du côté
de la Patte d’Oie. Agitation dans la voiture,
les femmes indiquent un carrefour dangereux
: « Ce matin, un boucher est mort ici,
explique l’une d’elle. Il était
parti acheter des intestins de bœuf, un
camion l’a renversé et a roulé
sur sa tête. » Une histoire glauque
comme on en entend souvent à Ouaga.
Le
pauvre homme va gonfler la liste de ces victimes
anonymes de la route, ces gens qui ont embrassé
le goudron avant de pousser leur dernier souffle.
Le sort s’acharne. Quelques mètres
plus loin, des branches sont couchées
sur la voie annonçant un nouvel accident.
Une foule s’est agglutinée tout
autour. Le taxi traverse la cohue. C’est
un petit garçon, un mendiant d’une
dizaine d’années qui est allongé,
sa boîte de tomate Salsa mal découpée
à quelques centimètres de sa tête.
Il perd son sang sur la chaussée et pleure.
Une dame l’aurait renversée avec
sa moto. Le taxi file, rapidement, mais nous
laissant assez de temps pour en avoir la nausée.
Un de plus qui viendra remplir les bancs de
l’hôpital Yalgado, et la générosité
de ses proches déterminera le temps qu’il
y restera.
Le taxi continue, doublant sans hésitation
un poids lourd tout droit venu du Ghana sur la voie
de droite. Reste à prier qu’aucune moto
ne s’engage à ce moment là ou
ne se trouve quelques mètres devant. Il se
rabat rapidement évitant de justesse un vélo.
Le taximan de Ouaga demeure un maître en matière
de mauvaise conduite. Peu lui importe le code pourvu
qu’il ait la route, et ce à n’importe
quel prix. Il peut doubler rapidement alors même
que le feu est rouge, n’hésite pas à
s’engager à la droite de n’importe
quel véhicule, quelle que soit sa taille, pour
le dépasser, klaxonne à tout rompre
(s’il a la chance que son klaxon marche), et
ne s’épargnera pas une bagarre si un
autre usager trouve ses méthodes déplacées.
Une domination par la force dans un monde où
code de la route rime avec anarchie, où les
motos n’aiment pas patienter aux feux, et où
les 4X4 roulent à tombeau ouvert au risque
de ramasser dix personnes sur leur pare buffle étincelant,
n’épargnant pas non plus le pauvre cycliste
d’une vague de poussière sur les pistes
non goudronnées. La sélection naturelle
règle leur compte aux usagers un peu trop timides
ou à ceux qui, au contraire, se sentaient un
peu trop à leur aise, oubliant que le danger
peut surgir n’importe où. A voir le nombre
d’accidentés qui s’entassent aux
urgences à Yalgado, couchés à
même le sol, débordant souvent jusqu’à
l’extérieur des bâtiments, on se
dit qu’il n’y a pas lieu même de
plaisanter avec ça. Personne n’est à
l’abri et pourtant, tout le monde semble oublier
que la seule manière d’en sortir serait
d’exiger les mêmes règles de conduite
à tous. Un peu moins d’égoïsme
et plus de civilité quand on est sur la chaussée
où chacun doit être le gardien de l’autre
; un peu d’anticipation sur les actions du véhicule
nous précédant pour éviter au
maximum les accidents. Car si certains vous répondent
que «C’était son heure »,
qu’«Il faut bien mourir de quelque chose
», ou que «C’est Dieu qui l’a
voulu ainsi », on épargnera bien à
n’importe quel Être suprême de cette
planète le fait de rappeler son fils auprès
de lui, faute à un inconscient d’avoir
omis de jeter un œil dans son rétroviseur
avant de changer de voie. Au pire de nous tous, Dieu
ne peut pas souhaiter une mort aussi bête !