San
Finna N°455 du
17 au 23 Mars 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
JUGEMENT
DES EMEUTIERS
A QUOI RIME CETTE CHARGE CONTRE LES SEULS CASSEURS ?
Nana
Thibaut est condamné à 36 mois de prison
ferme et on verse des larmes sur le sort qui est le sien
mais pour beaucoup, ce sont des larmes de crocodile. Ce
qui lui arrive, au fond quand on y regarde de plus près,
c’est quasiment à l’insu de son plein
gré.
L’homme est un homme qui a ses qualités,
qui a sa façon d’être proche du peuple,
de savoir (dans le cadre de ses desseins propres) devancer
les besoins de celui-ci. Nana Thibaut cependant, même
tous ceux qui l’aiment sans calculs, le reconnaissent,
est encore et surtout un bon agitateur et qui sait, sur
ce plan-là, faire valoir ses cartes.
Pour ce qui concerne la cherté de la vie, il a
trouvé une matière propice à enflammer
les imaginations et à mobiliser des foules sevrées
de pain mais aussi de libertés. Qu’il se
soit fait le Robin des bois ou le Saint Just pour canaliser
ce mécontentement, ça n’a pas étonné
mais Nana Thibault, même à son corps défendant,
n’a-t-il pas pu être utilisé par des
forces de l’ombre ? La question mérite d’être
posée à la lumière des allusions
de certains milieux proches du pouvoir mais aussi de sa
sollicitation par nombre de médias qui l’ont
peu ou prou, convaincu d’être l’âme
intelligente d’une noble révolte.
Aujourd’hui, il est condamné mais si le procès
avait été conduit en toute justice, en toute
équité, on se serait préoccupé
des commanditaires de toute nature qui ont choisi de faire
porter le chapeau à Nana Thibaut pour des raisons
de convenance politique, économique et personnelle.
Nous
avons tendu notre micro tendu à plusieurs personnalités
autour de cette question unique : « Avec les procès
commando des derniers émeutiers, on a relevé
une condamnation de Nana Tibo à 3 ans de prison
ferme. Nana Tibo serait-il un apprenti sorcier, un agneau
sacrificiel ? Votre sentiment ? »
Nestor
BASSIERE, Vice président de l’UPS :
«Merci. J’aimerais tout d’abord
dire que ce que notre pays vient de vivre est une
situation qui a été entretenu par
le pouvoir en place, qui savait qu’à
un certain moment, les choses allaient inéluctablement
exploser mais qui a attendu. Pour revenir au cas
Thibault, je pense que lorsqu’il a lancé
le mot d’ordre, en tant que politique, il
devait rester sur sa position, quitte à assumer
pleinement par la suite les conséquences.
Malheureusement, ce monsieur s’est rétracté
par la suite, ce qui fait qu’aujourd’hui,
il est très difficile d’apprécier
la situation. S’il était sorti devant
ses marcheurs dans la ville de Ouagadougou, il allait
très certainement engranger des dividendes
politiques et du coup, apparaître comme l’homme
de la situation et bénéficier du soutien
de tout le monde. C’est ma conviction personnelle,
et je crois que c’est ce que j’aurais
fait à sa place.
Le
mal pour lui, c’est de ne pas être sorti
avec les marcheurs. Il aurait pu, par ça,
mieux cadrer la marche et éviter qu’il
y ait des casses. Aujourd’hui, le pouvoir
a trouvé un bouc émissaire en sa personne.
De toutes les manières, dans le cas présent,
il n’était pas du côté
du pouvoir. Nous l’avons vu dans le passé
organiser des manifestations en faveur du pouvoir
mais comme cette fois-ci, cela ne l’arrange
pas, voilà dans quelle situation on le met
».
Alain
ZOUBGA, Président de « L’Autre
Burkina/PSR » : « Je vous remercie.
La question à mon sens, ne doit pas être
posée en terme de Nana Thibault coupable
ou pas. Il faut reposer autrement le problème.
Il est vrai que Nana Thibault est le plus connu
des éléments arrêtés.
Ils sont nombreux, de Bobo-Dioulasso à Ouagadougou
qui ont été injustement arrêtés.
Je dis injustement parce que ces gens-là
ont voulu dire qu’ils ne sont pas contents
en manifestant.
Le cas de Nana Thibault me paraît particulier
parce que, à ce que je sache, il n’était
pas sur les lieux des manifestations. Il n’y
a pas une preuve qui démontre qu’il
a cassé quoi que ce soit, et je crois qu’entre
temps, il avait reculé par rapport à
ce mot d’ordre, sans doute parce qu’il
a été menacé. Il est vrai que
Nana Thibault, qu’on le veuille ou pas, est
engagé politiquement. Il semble être
aujourd’hui une sorte de prisonnier d’opinion
parce qu’il n’y a pas de preuve qu’il
était sur les lieux et qu’il a cassé.
Le
fait d’avoir dit ce que d’autres pensent,
le fait d’avoir dit que le pays va mal et
qu’il va falloir protester, n’est pas
suffisant pour qu’on l’envoie en prison.
Si c’est au-delà de l’acte, il
y a des raisons. La cause fondamentale des soucis
que notre pays traverse, c’est le régime.
Le régime burkinabé est le mal véritable
de ce pays. Ces hommes du régime doivent
savoir qu’ils sont totalement responsables
de tout ce qu’on a vécu et non pas
ces jeunes qui sont sortis à mains nues pour
dire qu’ils ont faim.
Ce qu’il m’est difficile d’accepter,
c’est qu’on tente de détourner l’essentiel
des discussions autour des casses qui ont eu lieu. Dans
ce pays, il y a des gens qui ont cassé, brûlé,
tué. Ont-ils payé ? Non. J’estime
donc que ces traitements en deux poids, deux mesures,
ne sont pas du tout justes. Ces mesures-là qui
ont été prises pour arrêter les gens
et les emprisonner l’ont été pour
intimider ceux qui auront encore des velléités
de ressortir pour lutter. Mais ventre affamé n’a
point d’oreilles, dit-on. Ils ne doivent donc pas
compter sur ça.
Deuxièmement, j’insiste sur le fait que c’est
le pouvoir qui est responsable de la situation. A supposer
même que les mesures qu’ils ont eues à
prendre soient de bonnes mesures, je pense qu’elles
ont été prises parce que ces jeunes ont
manifesté. Où est-ce qu’ils étaient
? C’est connu, beaucoup d’entre eux ne savent
pas le prix du carburant à la pompe. Ils ont des
bons d’essence à n’en plus finir, et
ils osent affirmer que la vie chère touche tout
le monde. Eux (le pouvoir) ont du pain et du beurre, les
manifestants n’ont même pas de pain.
Maintenant que les manifestants ont été
condamnés, je pense qu’il faut d’ores
et déjà penser à les libérer.
Cela est du ressort du président du Faso et je
pense qu’en le faisant, il gagne. De toutes les
façons, sans être juge, je me demande sur
quelle base ils ont été condamnés
ou plutôt sur quelle base la justice a condamné
un certain Nana Thibault. Celui-ci n’avait pas une
idée claire du mécontentement. Les manifestants
ne sont pas tous sortis pour Nana Thibault. Bien qu’il
se soit rétracté, les gens sont sortis et
ont manifesté tout en se disant que si Thibault
est un vendu, qu’il aille se faire foutre. Ce dernier
apparaît aujourd’hui comme un héros
mais c’est le pouvoir qui est en train de travailler
à lui donner cette image.
Je connais ce monsieur et je me demande bien comment est-ce
que sa famille va vivre avec ces 3 ans d’emprisonnement
qu’il vient d’écoper. Le chef de l’Etat
devrait réagir pour faire libérer les jeunes.
Je suis habitant d’un quartier populeux et je connais
les réalités que tout ce beau monde vit.
Après coup, le gouvernement a pris des mesures
pour 3 mois mais en 3 mois, qu’est-ce qui peut se
passer ? Après 3 mois, que va-t-il se passer ?
Les bourgeois de ce pays peuvent se permettre d’envoyer
des millions de marchandises qu’ils vont stocker
pour après les ressortir allègrement. Pour
moi, ces mesures prises à la hâte sont un
échec. De toutes les façons, il y a une
faillite au niveau du pouvoir en terme de prévision,
en terme de gouvernance.
Au niveau de la société civile, des forces
politiques, le même problème peut être
cité. Nous n’avons pas accompagné,
comme cela devrait se passer, le mouvement de mécontentement.
Heureusement, les syndicats, après avoir observé
un certain silence, reviennent à la charge et j’espère
que la manifestation du 15 sera entendue et comprise ».
Docteur Pierre BIDIMA, Président du Mouvement
de la Paix/Burkina : « Je pense (sans interpréter
une décision judiciaire) qu’après
l’arrestation de Nana Thibault et sa condamnation
à 36 mois fermes de prison, le chef de l’Etat
devrait prendre la décision, en vertu de ses pouvoirs
constitutionnels, de le faire libérer. Parce que
déjà, il y a eu une décision judiciaire
qui est là et qui concerne plusieurs personnes
à Ouaga comme à Bobo. Il revient au chef
de l’Etat de tout mettre en œuvre pour les
libérer, les gracier. Nous, nous avons fait une
déclaration demandant leur libération tout
simplement parce que, même si ces gens sont responsables
de ce qu’on leur reproche (les casses, le vandalisme),
ils ne sont pas les seuls condamnables. Sont à
faire partie de ce lot ceux qui ont organisé la
vie chère. C’est juste une question de gouvernance.
On
me dira qu’il y a la vie chère partout
dans le monde mais au moins, on prend des mesures
pour adoucir ses effets sur les populations. D’ailleurs,
les
populations n’ont pas la même manière
de manifester leur mécontentement face à
la vie chère. La gouvernance politique et
économique y est pour quelque chose. Ce n’est
pas Nana Thibault qui gouverne mais le régime
de la 4ème république. Le régime
étant responsable (et même commanditaire,
je dirai), on ne peut donc pas condamner les responsables
des casses et laisser ceux qui ont organisé
cette famine, de côté.
Dans un esprit d’apaisement et de paix sociale,
je pense qu’il serait bon d’élargir
Nana Thibault et ses camarades et que chacun puisse tirer
des leçons pour qu’à l’avenir,
de telles choses ne se reproduisent pas.
Nana Thibault dans ces conditions, est une victime. Le
fait d’avoir lancé le mot d’ordre et
de le retirer par la suite ne fait pas de lui un homme
condamnable des suites des casses. Et comme je viens de
le dire, s’il devait être condamné,
il ne devait être le seul. Les causes de la montée
de la colère sont multiples, et ce n’est
pas ce dernier qui les a créées. »
Me
Hermann YAMEOGO : «Nana Thibault
agneau sacrificiel ou apprenti sorcier ? Là
n’est pas, à mon avis, la question
en ces moments où la colère populaire
continue de gronder comme viennent de le démontrer
les manifestations syndicales à travers tout
le pays. La priorité exige que le pouvoir
arrête de se murer dans le silence et de s’abriter
derrière l’illusion de la stabilité
et de la croissance harmonisée pour s’attaquer
au problème de fond de la crise ouverte dans
laquelle nous sommes installés. Je souhaite
qu’il prenne au sérieux les alertes
incessantes que nous voyons en reconnaissant courageusement
la crise pour ce qu’elle est et en y apportant
les vraies réponses par un dialogue inclusif,
refondateur. Nous sommes de plus en plus nombreux
à le demander. Pour éviter des violences
regrettables mais compréhensibles et le cloisonnement
dangereux dans les revendications sectorielles,
il faut offrir en réponse à la situation,
une solution globale et structurée à
la hauteur de la dimension de la crise de régime
et de société que nous connaissons.
Mais
avant d’en venir à cette refondation
qui seule peut reconstruire un consensus qui préserve
le pays de ruptures irréversibles, il faut
absolument prendre une mesure de grâce ou
d’amnistie générale. Une telle
mesure mettra fin, à la grande satisfaction
du peuple, à la cavale du Capitaine Ouali
pour lui permettre de revenir au pays ; elle redonnera
la liberté au Sergent Babou Naon qui a tant
souffert et à tous ceux qui avec Nana Thibault
sont actuellement incarcérés
à
Ouagadougou et à Bobo-Dioulasso. C’est
un signal fort auquel Blaise Compaoré ne
peut se dérober pour être le maître-d’œuvre,
au terme de la Constitution, de cette politique
nationale qui a généré tant
de mécontentements et mis encore une fois
dans la rue, des Burkinabé».