San
Finna N°455 du
17 au 23 Mars 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
GOUVERNANCE
AU BURKINA FASO
UNE CRISE NATIONALE DECLAREE PEUT EN CACHER UNE
AUTRE DE REGIME PLUS INSIDIEUSE ET PLUS DESTRUCTRICE
Le
différend dont on parle le plus en
ce moment, c’est celui qui agite la
société dans toutes ses composantes,
l’opposant en profondeur au pouvoir
de Blaise Compaoré ; c’est celui
qui gronde dans les secteurs politiques, économiques,
sociaux, militaires, à Bobo, à
Ouahigouya, à Banfora, à Ouagadougou…
; c’est celui qui depuis quelques années
déverse à intervalles réguliers
dans la rue, des émeutiers envahis
par la rage destructrice ou des protestataires
maîtrisant leurs démonstrations.
Les uns et les autres, au-delà de leurs
différences religieuses, idéologiques,
sociales… , de méthodes, sont
unis par la même volonté de lutter
pour le pain et la liberté. Ce différend-là
est celui qui dernièrement encore a
éclaté par la seule volonté
des « sans culottes » mais c’est
aussi celui qui a amené les syndicalistes
ce samedi 15 mars 2008, à battre le
macadam avec à
leur
suite, les représentants de mouvements
de droits de l’homme associés
et de partis politiques d’opposition
qui se sont invités à la protestation.
Cette
crise en marche depuis longtemps est sérieuse
et les partenaires techniques et financiers,
d’habitude si conciliants avec le
pouvoir, en sont si conscients qu’ils
ne se privent plus d’en parler et
même de commettre des enquêtes
aux fins d’éclairer leur lanterne
sur la nature réelle de la gouvernance
au Faso comme vient notamment de le décider
la Banque Mondiale.
Mais il est une autre crise dont on parle moins
sinon à voix basse, et par intermittence
dans certains médias bien introduits et dans
ces gargotes où la parole est plus libre.
Celle-ci s’origine du pouvoir lui-même,
de ses pratiques éculées, des contradictions
nées de l’exercice prolongé
et en solitaire du pouvoir d’Etat par les
mêmes gouvernants. Elle serait plus spécialement
née à la suite d’une querelle
de positionnement ou de succession à la tête
de l’Etat et mettrait face à face,
deux camps : celui du chef de l’Etat et de
son frère contre celui de Salif Diallo et
de ses partisans.
Cette
contestation-là n’est pas nationale,
multisectorielle ; elle n’oppose que
les membres d’une même famille
mais elle pourrait être plus dévastatrice
que la première. Contrairement à
la crise nationale qui est mue par le mécontentement
du peuple aux mains nues, sans fortune, sans
appuis internationaux ni leadership homogène
et conséquent, la crise au sein du
régime aligne des hommes ayant les
moyens de leur politique, des barons comme
on dit. Ils ont accaparé les pouvoirs
politique et économique pendant de
nombreuses années, se sont construits
des fortunes, des soutiens dans les secteurs
économiques, militaires,
administratifs, médiatiques, diplomatiques.
Plus important, pour détenir les uns
et les autres des secrets d’Etat des
plus sensibles, véritables bombes à
fragmentation, ils se tiennent mutuellement
par la barbichette. Leur opposition convertie
en confrontation ouverte (l’histoire
en porte maints témoignages) peut bloquer
l’appareil de l’Etat si elle ne
le fait déjà, et plus encore
dériver sur des violences débridées
et des fractures nationales profondes. Pourtant,
dès maintenant, insidieusement, l’opinion
se partage.
Manifestants
du 15 mars 2008 à Ouagadougou
Il y en a qui prennent parti pour le camp présidentiel
parce qu’en nommant Tertius Zongo (au cœur
de la contestation) comme premier Ministre, Blaise
Compaoré semble avoir décidé
de mettre de l’ordre dans les affaires de
l’Etat, ce que lui demandaient notamment plusieurs
milieux de la vie nationale, des ONG et des partenaires
techniques et financiers ; ils le soutiennent parce
qu’ils le considèrent comme le moindre
mal par rapport à l’autre camp et qu’il
estime que Tertius Zongo étant un technocrate
peu impliqué dans la politique et les réseaux,
pourra être porteur de changements positifs
pour le pays.
L’autre camp bénéficie des appuis
de tous ceux qui adhèrent à la volonté
qu’on lui prête de résister à
la monarchisation du pouvoir, au passage du témoin
à François Compaoré. Ce camp
a aussi le soutien de tous ceux qui ont tellement
soif d’alternance qu’ils s’accommoderaient
de celle réalisée par Salif Diallo
: en quelque sorte, qu’importe le vin, pourvu
qu’on ait l’ivresse ! Dans leurs rangs,
on note aussi nombre de déçus qui
estiment avoir été payé en
monnaie de singe pour les risques pris en faveur
de Blaise Compaoré et qui considèrent
que ce serait une façon pour eux de rendre
la monnaie de leur pièce que d’appuyer
Salif Diallo qui actuellement serait destiné
à rejoindre le club des sacrifiés.
Les enchères sont ouvertes et la propagande,
en sourdine et quelquefois en pleine page des journaux,
bat son plein entre ceux qui jurent que Blaise Compaoré
est esseulé, livré à lui-même
sans son homme à tout faire des beaux comme
des mauvais jours (Salif Diallo) et ceux qui disent
qu’il vaut mieux encore un tandem Blaise Compaoré/Tertius
Zongo à une équipe Salif Diallo et
autres qui risquerait d’institutionnaliser
la gestion aventureuse du Burkina Faso qui a déjà
atteint la charge de rupture en raison des effets
accumulés d’ excès de gouvernance
dont on rend comptable le ministre d’Etat.
Mais attention, au moment où les esprits
s’enflamment et que la rumeur véhicule
que leur opposition aurait atteint un tel point
de non-retour et qu’ils en seraient à
la veillée d’armes à ne pas
oublier l’essentiel du combat populaire pour
se désunir par calcul, par égoïsme
et se retrouver marris.
En effet, le train qui siffle actuellement, emportant
tous ces bruits des populations en furie, peut en
cacher un autre, plus silencieux mais écraseur
des revendications populaires et surtout destructeur
pour la nation !