POINT
DE VUE
SI LA REFONDATION EST NATIONALE
ELLE CONCERNE AUSSI L’ARMEE
La
refondation que nous appelons de tous nos vœux
serait inachevée, voire vaine, si elle
ne s’étendait pas à une institution
aussi importante que l’armée qui,
de surcroît, a fortement marqué l’histoire
de ce pays par ses intrusions itératives
dans l’arène politique.
Prétexter du « Secret défense
» pour ne pas examiner la question militaire,
c’est faire le choix de la pérennisation
d’une gouvernance abjecte qui mine les bases
fondamentales de toute armée qui se veut
véritablement républicaine, à
savoir la discipline et la cohésion. Or,
cela fait des années que l’Etat-major
militaire s’évertue vainement à
rétablir ces deux valeurs cardinales dans
l’armée burkinabé en organisant
des séminaires, des manifestations sportives
sur ces thèmes. De tels efforts sont beaux
mais inopérants parce qu’ils n’attaquent
pas la racine du mal. Une thérapie conséquente
n’est envisageable sans diagnostic rigoureux.
DE
QUOI SOUFFRE L’ ARMEE BURKINABE ?
Depuis
belle lurette, notre armée n’est
plus la grande Muette comme on a coutume de le
dire. Les soldats n’hésitent pas
à battre le macadam quand ils ne font pas
savoir leurs revendications par le crépitement
des armes. Les transgressions aux astreintes statutaires
comme l’obligation de réserve ne
sont rien d’autre que des symptômes
du malaise qui sévit actuellement dans
les forces armées quand on sait que l’expression
est un moyen de soulagement des souffrances infligées
par l’injustice humaine.
A l’analyse, les maux les plus graves qui
minent l’institution militaire tiennent
sur les doigts d’une main. Il s’agit
notamment de la politisation de l’armée,
du clientélisme, de la corruption et de
la complaisance.
-
Politisation de l’armée
Elle s’observe surtout au niveau de sa haute
hiérarchie où les cadres sont convaincus
que l’allégeance au parti présidentiel
est désormais un critère déterminant
dans l’acquisition des promotions et récompenses
diverses. C’est ainsi que les officiers
sont de plus en plus nombreux à se rendre
aux manifestations organisées par le CDP,
drapés de boubous aux couleurs de ce parti
quand ils n’interviennent pas dans la conduite
des campagnes électorales de cette formation.
Un tel zèle n’est pas sans perturber
les jeunes soldats surtout quand ces derniers
sont tancés pour leurs accointances supposées
avec des partis d’opposition.
La compétence et l’ancienneté
dans le grade le plus élevé ne sont
plus des critères de référence
pour les nominations aux différents postes
de responsabilité. Combien sont aujourd’hui
les Colonels anciens devenus turfistes invétérés
du fait qu’ils sont jugés politiquement
peu sûrs alors que de jeunes officiers sont
promus à d’importantes fonctions
? Il y a manifestement des frustrations qui peuvent
faire le lit des putschs.
-
Le clientélisme
C’est un phénomène inhérent
au désir des chefs d’avoir chacun
ses fidèles. Dans ces conditions, les sanctions
deviennent subjectives, qu’il s’agisse
des récompenses ou des punitions. Cette
pratique ouvre la voie aux délations les
plus incroyables, aux calomnies et aux dissensions
entre les hommes. Le danger dans cette pratique,
c’est qu’elle recèle de graves
menaces quand le fondement est religieux, ethnique
ou régionaliste. Fort heureusement, de
tels sentiments sont encore peu développés
dans les rangs mais combien de temps cela durera-t-il
encore ?
Avoir un protecteur fort, c’est une garantie
de carrière réussie et paisible
dans l’armée qui compte plus que
la discipline et l’ardeur au travail. Cela
se constate dans les avancements, les affectations,
les décorations et la participation aux
missions à l’étranger, bien
rémunérées.
-
La corruption et la cupidité
Ce sont deux maux qui vont de pair et identifiés
dans les rapports entre supérieurs et subordonnés
dans l’armée. Ces phénomènes
résultent du désir de certains chefs
militaires de constituer rapidement des fortunes
colossales. Ce sont les mêmes que l’on
retrouve dans le monde des affaires où
ils évoluent sous différents prête-noms.
Ils sont dans le transport, l’entreprenariat
et l’import-export, livrant une concurrence
déloyale aux honnêtes opérateurs
économiques. Ce sont ces chefs qui dissipent
les sommes allouées à l’entretien
de leurs troupes, suscitant par moment les grognes
qui débordent au sein de nos cités
respectives, sans jamais être inquiétés
en raison de leur parapluie politique.
-
La complaisance
Habituellement, l’armée est le dernier
rempart de la société en raison
de sa bonne organisation et de la rigueur qui
la caractérise. Or, dans l’armée
burkinabé, la complaisance est aujourd’hui
manifeste dans des domaines aussi importants que
celui du recrutement et de la formation. On ferme
les yeux sur des cas d’inaptitude avérés
ou de mauvaise moralité en raison des origines
familiales de la recrue. Dans ces conditions,
comment s’étonner que la criminalité
se généralise ? Au niveau des formations,
les mêmes raisons prévalent. L’élitisme
n’est plus un objectif à atteindre
et la situation est plus dramatique chez les officiers
où certaines sont promus à des grades
qui ne correspondent pas à leur niveau
de formation.
Tout
cela mérite d’être revu si
l’on veut construire une armée digne
de ce nom, une armée véritablement
républicaine, résolument orientée
vers les missions qui lui sont dévolues.
D’autres problèmes auxquels il convient
d’apporter des solutions en urgence sont
: la question de la couverture médicale
dans l’armée et celle des cantonnements.
En effet, l’idée consistant à
faire supporter les charges médicales par
le biais de la MUFAN (mutuelle) n’est pas
juste. L’Etat doit s’offrir les moyens
de se bâtir une armée valide. Or,
de nos jours, il arrive que les militaires même
accidentés en mission commandée,
supportent personnellement les frais médicaux.
La question du casernement des troupes se pose
avec acuité d’autant que la vie dans
les quartiers contribue à raffermir les
liens de solidarité et l’esprit de
corps. On ne peu pas laisser les jeunes soldats
sous l’emprise de la vie du monde civil
et exiger d’eux, des comportements attendus
d’un bon soldat.
Martin
Congo