San
Finna N°455 du
17 au 23 Mars 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
LE
DIFFEREND IVOIRIEN
LENTEURS DU DESARMEMENT
LES DESSOUS CACHES
Les
gens sont fatigués de la crise. Ce ne sont pas
seulement les politiques qui le disent : ce sont jusqu’aux
artistes qui l’expriment par les toiles, les poèmes,
les théâtres, les chansons…, et tout
le monde sait que les muses et les représentations
des artistes sont tapies dans le substrat social, dans
le vécu quotidien des populations où ils
vont les solliciter. Les gens veulent la paix et le désarmement,
ça au moins c’est sûr. C’est
pour cela que Laurent Gbagbo et Guillaume Soro ont eu
le courage et la sagesse de se pardonner pour donner vie
au dialogue direct et le convertir en un Accord de Ouagadougou,
avec la cooptation avisée de Blaise Compaoré
comme facilitateur au nom de la CEDEAO dans la dynamique
de sortie de crise.
Opération
entrant dans le cadre du désarmement
et de la paix en Côte d’Ivoire
(photo ONUCI)
On
veut le désarmement mais comme on dit,
vouloir n’est pas pouvoir. Et justement,
si malgré l’envie partagée
de l’immense majorité, on ne peut
pas avoir le désarmement ici et maintenant
en Côte d’Ivoire, c’est qu’il
y en a qui ne le veulent pas, c’est parce
qu’il y a des situations qui ne s’y
prêtent pas.
Il
y a d’abord, et c’est connu, au niveau
des ex rebelles du Nord, l’existence de
ces fortes têtes pour lesquelles les armes
ont tant apporté
que leur vie ne serait plus rien s’ils s’en
débarrassaient. Ensuite, on relève
l’activisme de ces opérateurs économiques
qui ont poussé comme des champignons en hivernage
à la faveur de la crise et qui perdraient
leur manne à la faveur du désarmement.
On note aussi les résistances souterraines
de ces politiques qui ne sont pas toujours sincères
dans leurs proclamations de paix. Mais en dehors
même de la Côte d’Ivoire et spécialement
dans la sous région, le désarmement
pourrait mettre fin à des trafics qui profitent,
sinon à certains pays voisins, en tout cas
à leurs ressortissants. Actuellement, il
n’est pas de bon ton de parler comme par le
passé des choses qui vexent, notamment du
pillage des richesses de la Côte d’Ivoire
par le commerce frauduleux du café-cacao-diamant…
Cette réalité cependant n’a
pas disparu avec l’Accord de Ouagadougou ;
elle est toujours là, aux frontières
avec le Mali, le Burkina Faso et sur les voies qui
conduisent aux ports de Téma et de Lomé.
Pour tous ceux qui sont incorporés dans ces
réseaux d’exploitation, le désarmement
consisterait à tuer la poule aux œufs
d’or.
Enfin, il y a ceux qui, en dehors du continent, ont dès
le début tiré les ficelles, donné
la poudre et le canon pour maintenir des parts de marché
sinon l’inféodation de l’économie
ivoirienne, ils ne seraient pas mécontents que
la voie choisie pour aller à la paix, qui n’est
pas gratifiante pour eux, échoue après tant
d’efforts au port. Et puis surtout, avec ces élections
qui approchent, il y en a ici et là, politiques
ou non, nationaux ou non, pour qui le non désarmement
pourrait être en quelque sorte la poire qu’ils
garderaient pour la soif, l’occasion qu’ils
invoqueraient (au cas où…) pour contester
une élection qui ne ferait pas leur affaire, pour
repartir comme en l’An 40 dans la contestation armée.
Voilà qui explique qu’on parle de désarmement
dans un même élan, que l’Accord de
Ouagadougou et ses additifs en ont arrêté
l’incontournabilité mais que pour autant,
on peine à réaliser pleinement dans les
faits.
Il y en a qui, pour des raisons ou d’autres, ne
semblent pas se faire trop d’illusion sur le désarmement
et qui conseillent de faire avec, en allant vaille que
vaille aux élections. En fait, cette résistance
au désarmement, et c’est là l’inquiétude
de fond dont on ne parle pas trop comme pour ne pas libérer
le mauvais œil, peut quelque part être entrevue
comme un défi, l’ultime piège qui
consisterait, en exacerbant les patiences, à pousser
au-devant les extrémistes pour en revenir à
la solution de sortie de crise par la reprise des armes.
Sauf aux Nations Unies qui ont validé tous les
accords notamment celui de Ouagadougou, à prendre
en charge ce désarmement forcé, ce serait
un retour dangereux à la case départ.
C’est sans doute conscientes de tout cela aussi,
et de ce que cette option pourrait bénéficier
de complicités (même en international) que
les autorités ivoiriennes ravalent leur exaspération
pour continuer à aller de l’avant.