San
Finna N°449 du
04 au 10 Février 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
LES
REBELLES AUX PORTES DE N’DJAMENA
LE DISPOSITIF EPERVIER ET L’EUFOR AU PIED DU MUR
300 pick-up bourrés de rebelles ont parcouru plus
de 1.000 kilomètres pour venir forcer les défenses
de N’Djamena, prendre pied dans la ville et se préparer
à engager contre le pouvoir de Déby, la
bataille des batailles.
La situation n’est pas inédite. Le pays a
déjà été par le passé,
servi par de telles chevauchées. Hissène
Habré et Idriss Déby en ont été
les acteurs victorieux. Pas plus tard qu’en 2006,
les rebelles avaient même pénétré
comme aujourd’hui dans la capitale, jusqu’aux
abords de la Présidence ! Cette énième
cavalcade ne devrait pas étonner et passionner
outre mesure les opinions. Tel n’est pas le cas
pourtant. C’est que la situation se présente
dans un contexte différent.
Ce
contexte est marqué par des évolutions notables
dans la région et en Afrique. Les engagements pris
par Nicolas Sarkozy au sujet de la rupture avec une certaine
politique africaine de la France font leur effet. C’est
vrai qu’il a pris soin de ne pas toucher au volet
militaire mais il n’est pas ignorant du sentiment
anti-Français qui se développe à
travers tout le continent et qui repose en grande partie
sur les services qu’apportent les forces françaises,
à la Françafrique et qui insupporte de plus
en plus les Africains. Il sait que s’il peut jouer
de franchise en révélant les petits services
que rend le dispositif Epervier à Déby,
il ne pourra plus, sans dommage, aller jusqu’à
l’engager dans des combats ouverts, comme par le
passé, aux côtés des forces du chef
de l’Etat tchadien pour contrer la rébellion.
Mais en multilatéralisant ce genre d’interventions,
en confiant à l’Europe le soin de se spécialiser
dans ce domaine, la France pourrait, avec des avantages
comparatifs évidents, continuer à faire
ce qu’elle a toujours fait. D’où pour
beaucoup, la raison d’être de l’EUFOR.
L’EUFOR qu’on envoie avec des lettres de mission
floues en Centrafrique et au Tchad, sous prétexte
d’aider à la résolution du conflit
soudanais et de préparer la venue de la fameuse
et mythique force hybride mais qui en réalité,
pourrait bien s’insérer dans un jeu d’
influence pour contrer les prises de position fortes de
la Chine, des pays du Golfe arabique et autres puissances
dans cette partie de l’Afrique riche en pétrole.
Et c’est là une autre évolution dans
l’environnement de cette zone.
De ces calculs et compétitions autour des ressources
énergétiques, les Soudanais en ont conscience
; les Tchadiens et notamment les opposants armés
n’en sont pas non plus dupes. Ils ont du reste très
tôt mis en garde, non seulement le dispositif Epervier
à qui viendrait l’idée de soutenir
Déby contre l’opposition armée, mais
aussi l’EUFOR qui seraient tentés de se substituer
au dispositif Epervier pour faire le sale boulot.
Mais comme de part et d’autre, on joue au plus fin,
qu’on ne marchande pas les dénégations
par rapport à ces accusations, l’expédition
de la rébellion jusqu’à N’Djamena
peut apparaître comme une initiative devant amener
le loup à sortir du bois, bref à forcer
le contingent militaire français et l’EUFOR
à prouver qu’ils ne sont pas là pour
s’ingérer dans les affaires intérieures
du Tchad, à donner des gages qu’ils sont
francs du collier !
Le
défi est audacieux et grand car manifestement,
n’en sortirait pas obligatoirement perdant
celui qu’on croit : 300 pick-up, ce n’est
rien en face du potentiel d’Idriss Déby,
assuré d’une couverture aérienne
et éventuellement appuyé par le dispositif
français et l’EUFOR. Mais si ces derniers,
trop sûrs d’eux, franchissaient le rubicond,
ils apporteraient définitivement la preuve,
aux yeux de l’opinion tchadienne et africaine,
qu’ils sont là pour eux-mêmes,
pour les richesses du continent et non pour raisons
humanitaires, et par-dessus tout pour contrer ce
génocide qu’ils ont monté en
boucle pour pouvoir avoir le quitus de leurs peuples
aux fins de venir squatter la région ! Et
si cela se faisait, ils donneraient des arguments
plus forts de nature à tisser des affiliations
au
Tchad, en Afrique et même au-delà.
On voit là en filigrane, les éléments
d’une internationalisation de ce conflit avec
en retour au niveau des opinions occidentales, des
impacts à venir d’images fortes de
leurs nationaux kidnappés, torturés,
assassinés, exploser. Kadhafi l’a dit
: le terrorisme est l’arme des faibles et
la leçon gagne en connaissance à travers
les pays pauvres et notamment africains. Alors,
il faudrait réfléchir par deux fois
avant de déchaîner l’engrenage
infernal !
Nous
avons tendu notre micro à deux personnalités
pour avoir leurs points de vue, à chaud, sur la
situation au Tchad :
Abdou
Karim Sango, Secrétaire aux affaires politiques
du PAREN : Il y a deux choses.
D’abord, chaque fois qu’il y a une tentative
de déstabilisation de régimes, fussent-ils
mal élus, on ne peut que déplorer. Il est
temps qu’en Afrique, on commence à respecter
les conventions que nous ratifions. Ca y va de notre honneur.
Mais la crise au Tchad suscite une réaction qui
doit dépasser celle-ci qui est purement juridique.
Vous n’avez qu’à voir du côté
de l’Union africaine qui a déclaré
que si les rebelles arrivent à prendre le pouvoir
au Tchad, on les obligera à organiser des élections
démocratiques dans les plus brefs délais.
Cela veut dire aussi qu’on assiste en Afrique à
de véritables farces démocratiques, à
des dictatures sous forme de démocratie. On a ici
en Afrique des chefs d’Etat qui instrumentalisent
les institutions des Etats, s’accaparent des ressources
de l’Etat au détriment de la majorité.
Ce qui est ridicule dans tout cela, c’est que pour
le Tchad par exemple, on est certain que si les rebelles
arrivent à prendre le pouvoir, toute la population
sortira pour applaudir la situation et non pour la récuser.
Alors quelle population a élu ce régime
? A mon avis, le Tchad n’est pas une démocratie.
Il faut refonder le système démocratique
en Africains. Les Africains ne sont pas incapables de
démocratie ; il faut juste marquer un temps d’arrêt,
corriger ce qui ne va pas, refaire les choses et c’est
à partir de ce moment-là que l’on
va assister à un véritable élan de
développement de ce continent.
Voilà ce que je peux dire en attendant que les
choses évoluent du côté de N’Djamena.
Me
Hermann Yaméogo, Président de l’UNDD
: Jusqu’à présent, la France
n’a pas outrepassé les termes des accords
techniques et de coopération militaire qui la lient
au Tchad. Est-ce un jeu pour se donner le temps d’évacuer
ses ressortissants avant de sonner la charge comme elle
a un peu opéré en Côte d’Ivoire
? Je ne le souhaite pas personnellement mais j’apprécie
favorablement qu’elle prenne un soin remarqué
à faire le distinguo entre accords de défense
et accords techniques et de coopération militaire,
et surtout qu’elle ne se lasse de dire qu’elle
ne sera pas engagée comme belligérante aux
côtés de qui que ce soit, dans les combats
en cours.
Il suffirait qu’elle trouve les moyens, elle qui
contrôle l’aéroport de N’Djamena,
de ne pas être compromise dans les bombardements
des hélicoptères qui y décollent
et qui causent plus de dégâts aux civils
qu’aux rebelles, pour donner foi à ses propos.
Mais voilà déjà, à mon sens,
de quoi rehausser la parole du président Sarkozy
surtout que depuis, l’avion de reconnaissance et
de surveillance semble revenu à la base, que les
Mirages ont été transférés
à Libreville et que des offres réitérées
ont été faites à Idriss Déby
de rejoindre la France avec sa famille. Tout cela n’est
pas significatif d’une confiance en la durabilité
du régime Déby et d’une volonté
de lui voler au secours.
Ce sont des faits qui peuvent, s’ils n’étaient
pas démentis ultérieurement, faire revenir
de leur déception, nombre d’Africains convaincus
que le chef de l’Etat français était
parti pour renier ses engagements sur la rupture, même
après le coup de gueule de Jean-Marie Bockel.
Mais plus important, cette prise de position peut jouer
en atténuation du sentiment anti-français
qui s’alimente aussi des appuis qu’apportent
les forces françaises basées sur le continent
aux sombres desseins de la Françafrique. Elle peut
aussi, je crois, rassurer par-delà les Tchadiens,
les Soudanais sur les intentions de l’EUFOR.
Jusqu’à présent, le sentiment dominant,
c’est que la France veut utiliser l’EUFOR
comme un cheval de Troie pour maintenir Déby au
pouvoir et déstabiliser le Soudan. Si la France
reste neutre dans les combats en cours, si elle n’apporte
pas comme par le passé son soutien à Déby,
elle fera d’une pierre, plusieurs coups : elle désarmera
les réserves de certains de ses partenaires européens
par rapport à l’EUFOR qui pourraient gêner
sa présidence prochaine de l’Union européenne
; elle ménagera les possibilités, même
après la relecture souhaitable des bases de la
coopération franco-tchadienne, du maintien des
relations privilégiées entre les deux pays.
Par ailleurs, elle dissipera (je pense) certaines appréhensions
du Soudan : Karthoum, à la faveur des évolutions,
pourrait en effet être plus disposé vis-à-vis
de l’EUFOR et pourquoi pas, de la force hybride.
Pour le moment donc, je trouve que la position française
est la bonne et que, même si ce n’est pas
important, ça pourrait demain participer de la
remontée de la cote d’amour de Sarkozy plutôt
à mal actuellement en France.
Mon vœu, c’est que cette ébauche de
démarcation se confirme et s’illustre dans
d’autres domaines comme le recel en France des fortunes
détournées par des gouvernants africains,
la légitimation des hold-up électoraux…,
sous prétexte que l’Afrique n’est pas
mûre pour la démocratie et qu’elle
a plus besoin qu’on la fasse marcher à la
trique qu’aux vertus de l’alternance démocratique.