San
Finna N°446 du
14 au 20 Janvier 2008 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
JUGEMENT
DE CHARLES TAYLOR
UN PROCES FONDATEUR OU ARRANGE ?
Interrompu
depuis juillet 2007, le procès de Charles Taylor
vient de reprendre à La Haye le 7 janvier 2008.
Cette période de relâche n’a pas seulement
permis aux membres du tribunal de prendre des vacances
; elle aura aussi été mise à profit
pour trouver des réponses aux exigences de Charles
Taylor afin de le disposer à se prêter à
son jugement.
L’homme en
effet, qui faisait les audiences buissonnières,
ne se plaignait pas seulement de ses conditions de détention,
de sa nourriture par trop européanisée ;
il estimait que les droits de la défense n’étaient
pas suffisamment respectés et qu’il fallait
mettre à sa disposition les moyens de constituer
une équipe d’avocats suffisamment compétente
pour le défendre.
Il faut croire que toutes ces demandes auront été
satisfaites puisqu’ à la reprise, l’ancien
président, bien de sa personne, pas du tout démonté
ni impressionné, était assis sur le banc
des accusés comme si les 6 mois lui avaient, sinon
permis d’avoir des assurances, de recharger ses
batteries.
Comment les choses se passeront-elles dorénavant
?
On peut dire qu’à l’atmosphère
première faite d’exaltation et de conviction
qu’on aurait affaire à un procès fondateur,
en ce sens qu’il permettrait de remonter toutes
les chaînes de responsabilité a succédé
des moments de doute significatifs de cette baisse d’engouement
qu’on sent maintenant par rapport au dossier.
Jusqu’à
présent, aucun document de la procédure,
aucun témoignage ne fait état de ces
chefs d’Etat, de ces multinationales, dont
beaucoup de rapports ont relevé les assistances
directes ou indirectes apportées à
Taylor dans son entreprise criminelle. On ne parle
ni de Kadhafi, ni de Compaoré ni de Bolloré,
encore moins de Chirac. C’est vrai : certains
comme L’Indépendant croient encore
que les dés ne sont pas pipés : «
Si Charles Taylor qui est si extraverti se met à
table, le syndicat des chefs d’Etat qui n’a
pas tenu sa promesse pourra avoir de sérieux
problèmes. Cela voudrait dire pour chacun
d’entre eux, qu’ils ne sont plus protégés
en cas de perte du pouvoir, et que certains d’entre
eux pourront être appelés à
témoigner au tribunal spécial de la
Sierra Léone. Il ne
tiendrait qu’à Taylor et à ses
avocats de demander à les citer qui pour
avoir facilité l’achat des armes par
la fourniture de certificats de destination finale,
qui pour avoir fourni les premiers pétrodollars,
qui pour avoir facilité le commerce des diamants
de sang (25/12/2007 au 02/01/2008). Cependant, d’autres
ont rabattu leurs ambitions à des proportions
plus modestes qui se contentent du seul jugement
de Taylor qui en soi constituerait à leurs
yeux un signal fort que plus rien ne serait comme
avant.
Charles
Taylor à la reprise de son procès
(Photo AFP)
Mais il y en a qui préfèrent se poser la
question de la nécessité même d’un
procès qui ne se révèlerait être
qu’un jugement monté qui, contre le «
sacrifice » d’un co-auteur, en laisserait
d’autres en dehors des mailles de la procédure.
Sont de ce lot ceux qui dénoncent dans les comptes-rendus
faits du procès par les médias, une tendance
à inverser les rôles et à présenter
Taylor comme une victime décidée à
se battre, et les témoins comme des affabulateurs
ridiculisés, confondus par une défense aguerrie,
ayant la maîtrise de son dossier. Sont de ce lot,
ceux qui disent que les témoins ont été
triés sur le volet, que les fonds ne seront pas
débloqués pour permettre au tribunal de
faire toute la lumière. Fait partie aussi de ce
lot, le Professeur de droit Moustapha B. SOW, qui est
persuadé qu’on aura droit qu’à
une espèce de simulacre de procès : «
la détermination des responsabilités pénales
a été soumise à des contraintes et
fera l’objet d’une interprétation politique
restrictive » (in Multipol le 31 août 2007).
Il rappelle aussi que de 18 chefs d’inculpation,
on est revenu à 11 ! Pour lui, l’unique accusation
de Charles Taylor au titre de « personne à
la plus lourde responsabilité », occulte
« des complicités criminelles transnationales
» (bref des individus et grandes compagnies), et
il va même jusqu’à s’interroger
sur la question de Charles Taylor : bouc émissaire
ou non ?
A un moment où l’on parle de « real
politik », où les grands conducteurs de ce
monde se font la concurrence pour réintégrer
Kadhafi dans le concert des nations, il serait fort étonnant
qu’une justice pénale internationale, au
demeurant balbutiante, ait assez de marge pour investiguer
au-delà du cas Taylor vers d’autres pour
les appeler en cause dans la procédure.
Mais il ne faut en aucune matière, jurer de rien.
Avant que jugement ne soit rendu en fin 2009, il se coulera
beaucoup de mois. Il se pourrait alors qu’au fil
des dépositions, les données changent, que
des témoignages se fassent plus courageux, que
des mobilisations venant des opinions prêtent main
forte aux magistrats pour leur donner plus d’audace
pendant l’instruction à la barre, ou que
même pour une raison ou une autre, la langue de
Taylor se délie.