San
Finna N°444 du
17 au 23 Décembre 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
ENTRETIEN
AVEC ME HERMANN YAMEOGO, PRESIDENT DE L’UNDD
AUTOUR DE NORBERT ZONGO
1)
Que vous inspirent les commémorations portant sur
l’assassinat de Norbert Zongo et de ses compagnons
le 13 décembre 1998 et leur inhumation, le 16 décembre
?
La
première des choses à laquelle je repense,
c’est à ces mois qui ont précédé
le drame. J’étais, avec quelques camarades,
assez fréquent chez Norbert
Zongo.
Nous avions l’occasion, vous comprendrez,
de repasser en revue la situation nationale. Il
me revient certaines préoccupations de Norbert
qui ne sont pas suffisamment prises en compte dans
le travail de mémoire qui se fait à
son sujet et je trouve que ce serait méconnaître
un pan important de sa pensée et de son action
que de ne pas en faire état.
Il
était passablement déçu de
l’action générale des contre-pouvoirs
pour la défense des libertés, de la
justice et d’une manière générale,
de la démocratie. Cette déception
allait à
l’endroit des partis politiques mais aussi
des mouvements de droits de l’homme et des
médias. Sa fameuse allusion au silence des
gens bien portait justement sur ces derniers. Il
aurait voulu plus d’engagement de tous ces
contre-pouvoirs et notamment des médias dans
la lutte pour contrecarrer le dévoiement
de la démocratie qu’il voyait venir
à pas forcés. Plusieurs fois, il a
fait mention de sa volonté de créer
un quotidien ou un nouveau mouvement des droits
de l’homme pour mieux défendre ses
convictions et il a accepté de prêter
son concours, sa réputation, son expérience,
à la constitution d’un front démocratique
et républicain pour lutter à la première
des priorités à ses yeux : la reconquête
des libertés publiques et démocratiques,
étant entendu que l’essentiel acquis,
le reste viendrait de surcroît. Il nous a
recommandé de nombreuses initiatives notamment
à Issa Tiendrébéogo et à
moi-même dans le but de prendre des contacts
pour encourager la constitution de ce front.
2)
En quoi cela consistait-il ?
En des déclarations, des contacts avec des partis,
avec des syndicats, des mouvements de droits de l’homme,
des médias. C’est ce travail qui a abouti
à la tenue d’une conférence au Liptako
Gourma qu’il a animée et qui portait justement
sur la nécessité de cette union sacrée.
Cette conférence première du genre, au cours
de laquelle Norbert Zongo s’est exprimé publiquement
sur les questions de droits de l’homme, de démocratie,
constituait comme un testament. Pourtant, on n’en
parle jamais et je peux vous dire que c’est après
hésitation qu’il a pris la décision
de se prêter à cette conférence que
nous avons organisée ensemble, matériellement,
financièrement.
3)
Quels en ont été les résultats ?
Sur le coup, tout le monde a apprécié l’initiative
et dans la salle, on notait une grande affluence. La plupart
des personnalités significatives de l’opposition
et de la société civile étaient là.
Mais la mayonnaise n’a pas pris parce que la société
civile a décidé par la suite de ne pas être
partie prenante de cette action unitaire envisagée.
Informé, Norbert Zongo nous a recommandé
de réaliser le front au niveau des partis et qu’à
la longue, les autres reconnaîtraient la nécessité
de l’union sacrée. Il a travaillé
à cet objectif à travers L’Indépendant,
d’autres publications et en sensibilisant au niveau
des cadres et d’intellectuels dans tout le pays.
C’est ainsi que le G 14 a été constitué
et que le PDP/PS, qui nous avait rejoint entre temps,
a proposé par le Professeur Joseph Ki Zerbo l’appellation
de G 14 qui a été accepté. C’est
pendant que nous travaillions à notre implantation
que le drame de Sapouy a eu lieu.
4)
Comment l’avez-vous su ?
Au petit matin du 14 décembre, par un coup de téléphone.
J’ai appris qu’un véhicule ressemblant
à celui de Norbert avait été retrouvé
carbonisé à Sapouy avec des corps à
l’intérieur. Je me suis immédiatement
levé, j’ai fait venir deux chauffeurs et
je me suis rendu à son domicile. Il y avait là
une atmosphère à vous fendre le cœur.
Il nous a été demandé par les parents,
de nous rendre à Sapouy, de vérifier la
réalité des faits et de ramener les corps.
Plusieurs personnes étaient là dont Ernest
Nongma Ouédraogo, Me Benewende Sankara, Fidèle
Kiètega et bien d’autres. Nous sommes allés
directement à Sapouy à bord des deux véhicules.
Ce n’était pas évident car beaucoup
d’esprits pensaient que les attentats ne faisaient
que commencer. Sur le chemin, l’atmosphère
était tendue : certains priaient pour que ce ne
soit pas vrai ; Fidèle était à la
rédaction d’un poème. Je me souvenais
que la veille de son départ, Norbert m’avait
recommandé beaucoup de prudence, notamment par
rapport au sabotage de véhicules car il avait vent
d’attentats projetés sur nos personnes.
Je ne vous dis pas le spectacle qu’on a trouvé
une fois sur place. Nous sommes arrivés les premiers.
Le véhicule de Norbert fumait encore. Nous nous
sommes employés là-bas, à ce que
les corps ne soient pas enterrés sur place, à
la va vite, et une fois les dépouilles ramenées
à Ouaga, nous nous sommes encore battus pour que
l’inhumation n’intervienne pas au pas de charge
comme des forces occultes y poussaient.
J’ai
du même faire venir des chefs de terre de Koudougou
à cet effet. Le report nous permit de procéder
à une large information et sensibilisation
afin que le dernier hommage à Norbert et à
ses compagnons, soit grandiose.
C’est
au cours de la procession que la société
civile prit contact avec le G 14 afin de donner
vie à cette union sacrée pour laquelle
Norbert Zongo a payé de sa vie. Le soir,
après l’enterrement à son domicile,
le serment fut pris, en sa mémoire et pour
poursuivre sa lutte pour la justice et la démocratie,
de donner enfin naissance à ce qui deviendra
le Collectif.
Rentré
chez moi, je fus arrêté et conduit à
la gendarmerie pour activisme et imitation à
la révolte.
5)
Comment voyez-vous la lutte menée depuis pour la
vérité et la justice ?
Elle a souffert des querelles de leadership, de tentatives
de récupération, de manque de définition
de stratégies claires, d’objectifs cohérents
et d’organisation. Elle n’a pas accordé,
comme le voulait Norbert, une égale importance
aux revendications portant sur la justice sociale et la
démocratie. Mais c’est déjà
bien que la mobilisation continue 9 ans après.
Il importe surtout à mon sens, pour l’avenir,
de se prémunir contre les risques que la lutte
ne se termine en une ritualisation de démonstrations
à chaque 13 décembre pour replonger ensuite
dans le train-train quotidien. Le pouvoir s’en accommoderait
parfaitement, y trouvant une thérapie sociale commode
qui épanche à moindres frais, le trop-plein
de ses contestataires.
6)
Qu’est-ce qu’il faudrait faire d’après
vous ?
Il faudrait des objectifs clairs assortis d’actions
régulières et rapprochées avec pour
seule ambition, non pas de récolter des dividendes
politiques pour telle ou telle chapelle mais le traitement
de l’affaire pour rendre justice aux sacrifiés
et pour réhabiliter la démocratie. C’est,
je ne vous referai pas l’histoire, l’origine
de nos dissensions avec le Collectif, l’explication
des « deux flèches » de Valère
Somé qui n’a pas été démentie
par le temps.
7)
Le mot de la fin?
Alors que nous nous approchons du 10 ème anniversaire
de ce drame national, je trouve que tous ceux qui restent
fidèles aux idéaux de Norbert Zongo doivent
redoubler d’efforts au sein du Collectif ou en dehors.
Je pense qu’il faudrait soutenir les Femmes en noir
pour faire de l’Année 2008, comme elles le
demandent, l’Année Norbert Zongo. Je souhaite
aussi qu’au cours de cette année, le combat
gagne en se réappropriant le message de Norbert
Zongo. Et pour notre part, nous pensons qu’il est
tout entier contenu dans la refondation nationale. Nous
sommes convaincus que tant qu’il n’y aura
pas une pause pour réparer tout ce qui a été
déconstruit dans la mise en œuvre de la démocratie,
nous continuerons toujours dans la fuite en avant. Des
distorsions se manifesteront dans tous les segments de
la vie nationale et la justice restera toujours aussi
fragilisée parce qu’inféodée
au pouvoir politique. Le combat est un tout. Les choses
changeraient grandement si, obtenant cette refondation,
la justice était réhabilitée, qu’elle
bénéficiait de réformes qui habilitent
par exemple la Haute cour de justice à ne plus
être chargée de juger seulement le Président
du Faso et les membres du gouvernement mais aussi des
crimes particulièrement graves, anciens ou nouveaux,
comme celui qui intéresse le quadruple assassinat
de Sapouy.