San
Finna N°443 du
09 au 16 Décembre 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
SOMMET
EUROPE/AFRIQUE
LA CRAINTE DE LA MAUVAISE RUPTURE
POUR LES PEUPLES D’AFRIQUE
Alors que s’ouvre
le deuxième sommet du genre Europe/Afrique, après
une interruption de 7 ans, on voit en action des grandes
manœuvres de part et d’autre des deux continents.
Les
Européens ont peur des USA mais plus encore
de la Chine qui menacent de faire un banco sur
l’Afrique. Ils mettent en œuvre une
opération de charme à multiples
facettes. Objectif : rappeler au continent ses
liens historiques, privilégiés,
rodés par le temps, avec l’Europe
et dans le même temps, prendre date qu’à
partir de Lisbonne, s’il y avait encore
des séquelles de néocolonialisme
dans
leurs relations, tout cela (promis, juré,
craché !) va disparaître. Entre l’Afrique
et l’Europe, ça sera dorénavant
une coopération responsable, bref du «
gagnant-gagnant » pour ne pas dire comme les
Chinois.
Rassurer
les Africains mais aussi l’opinion européenne
qu’il ne faut pas trop ignorer, sous estimer :
celle-ci a peur non seulement de l’envahissement
économique de la Chine mais aussi de ses méthodes
peu regardantes sur la démocratie et les droits
de l’homme. Pour ne pas qu’on croit que
les Etats européens vont brader leurs convictions
par nécessité économique, ils tiennent
ce langage de vérité aux chefs d’Etat
africains mais plus destiné en vérité
à leur propre opinion : « Nous ne sommes
pas fâchés que votre continent soit devenu
un enjeu géostratégique mais faites attention
tout de même à ne pas lâcher la proie
pour l’ombre et surtout à ne pas sacrifier
la bonne gouvernance. C’est le message sans fards
de José Manuel Barroso, Président de la
Commission européenne, à propos de cette
nouvelle donne : «Ceux qui nouent des relations
économiques, de coopération, ceux qui
investissent en Afrique ont une responsabilité
importante qui n’est pas moindre que celle des
responsables africains eux-mêmes parce qu’il
n’y a pas de développement durable sans
bonne gouvernance ».
Toujours dans ce même souci, Angela Merkel n’a
pas hésité à se faire entendre
sur le registre Zimbabwe et pas dans le ton accommodant.
Mais on sentait que c’était plus pour donner
le change que pour autre chose !
L’opération de charme en direction du continent,
on l’a encore sentie avec tous les efforts faits
pour tenter d’exorciser les APE de ses grandes
hantises. C’est ce que fait Louis Michel, Commissaire
européen au Développement et à
l’Aide humanitaire, quand il déclare, parlant
des APE, que «ce n’est pas de la libéralisation
bête et méchante mais une libéralisation
encadrée. Toute région africaine pourra
continuer à protéger des produits qu’elle
considère sensibles». Enfin, conclut-il,
« les APE seront accompagnés d’une
forte aide additionnelle (2 milliards d’euros
par an) en appui au commerce et d’un montant de
5,6 milliards d’euros pour construire les infrastructures
nécessaires pour connecter et faire fonctionner
les marchés régionaux». Alors, aux
dirigeants africains de montrer qu’ils ont plus
la fibre de l’intégration que de leurs
propres intérêts !
Mais en matière de manœuvres, faut pas croire
: les Africains ne sont pas en reste ! Ils ne sont plus
des pays coloniaux. Beaucoup d’eau a coulé
sous les ponts. Aujourd’hui, ils ont des compétences,
des richesses, de l’expérience, des capacités
de négociation. Ils savent très bien que
s’il y a toutes ces attentions à leur endroit,
c’est parce que leurs pays représentent
quelque chose. Une bonne preuve : ils ont retrouvé
leur intérêt géostratégique
comme au bon vieux temps de la division bipolaire du
monde. Une autre bonne preuve : ils ont dit comme un
seul homme que si Mugabe ne venait pas à Lisbonne,
ils ne s’y rendraient pas. Résultat : ils
sont tous à Lisbonne avec Mugabe. Alors, ils
sauront prendre au mot les Européens sur toutes
leurs belles paroles. Le fameux « nouveau départ
», le « partenariat stratégique »,
la « relation entièrement nouvelle, entre
égaux » ? Ils disent oui à tout
cela mais ils veulent du concret, pas seulement de la
brosse à reluire leur ego. Il faudra donc que
l’Europe calque sa politique sur celle de la Chine
, qu’elle en finisse avec sa morale, ses conditionnalités.
La rupture, elle doit être une rupture d’avec
la rupture première génération
de Nicolas Sarkozy, une contre-révolution qui
mette au rebut la volonté de déranger
les bonnes vieilles habitudes de nos gouvernants africains.
Ce sera donc du « donnant/donnant » : soit
vous abandonnez vos idées biscornues d’alternance
au pouvoir, de respect des standards démocratiques,
et patati et patata…, soit nous nous retournons
vers la Chine qui ne nous embête pas avec toutes
ces conditionnalités et qui ne nous fait pas
de chichi pour financer nos projets.
Le ton est du reste donné par Mouammar Kadhafi
qui, histoire de placer la barre très haut, a
lancé que le terrorisme est un droit pour les
faibles et que la colonisation est un crime qu’il
faut dédommager, affirmant (cerise sur le gâteau
!) que l’ONU est une dictature. Il ne faut peut-être
pas prendre au pied de la lettre tout ce qu’il
dit (quoi que !!) mais histoire de se mettre en jambe
de façon décomplexée, ce n’est
pas mal pensé ! Il sait que non seulement tous
les pays européens, pour nombre d’entre
eux, n’ont pas de leçons de droits de l’homme
et de démocratie à donner à l’Afrique
dont ils sustentent les dictateurs mais il sait surtout
qu’ils ont terriblement besoin du continent premier
et que tout leur blablabla sur la bonne gouvernance,
les droits de l’homme, c’est pour endormir
leurs peuples.
Voilà donc un sommet de tous les calculs qui
mettra en scène des chefs d’Etat qui adopteront
des postures, auront des mots pour se faire remarquer
auprès du seul souverain qui compte à
leurs yeux : l’opinion. Pas d’inquiétude
quand au fond des débats : l’Europe et
l’Afrique se comprendront. Ceux par contre qui
ont des raisons de s’inquiéter, ce sont
les démocrates, les peuples d’Afrique.
Ils n’ont pas de place dans ce jeu de rôle
ni même par procuration parce qu’il ne semble
même pas certain que les altermondialistes viennent
s’y faire entendre. Le marché qui va se
conclure à Lisbonne risque de se passer sur leur
dos. Ce n’est pas pour rien, encore une fois,
que les Européens ont préféré
marcher sur leurs propres textes, désavouer l’un
des leurs et pas des moindres (Gordon Brown) plutôt
que de fâcher Robert Mugabe et partant, ses pairs
africains. Pour amoindrir l’influence de la Chine
, ils pourraient bien faire des concessions majeures
malgré leurs promesses et déclarations
sur les droits de l’homme et la démocratie.
Lisbonne, « Triste Noche » pour les démocrates
africains ? On voudrait espérer que non mais
le cœur n’y est pas vraiment tant les auspices
ne semblent pas favorables à cet égard
!