San
Finna N°440 du
19 au 25 Novembre 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus mais
il n'est de Liberté sans capacité de refus"
TERRORISME
POLITIQUE AU LIBAN
EST-IL POSSIBLE DE SORTIR DU CERCLE VICIEUX DES ATTENTATS
CHANTAGES ?
Qui a dit que la majorité en démocratie
se détermine toujours par la manifestation souveraine
de la volonté du peuple et non par celle des armes
? Allez un peu voir ces jours-ci du côté
du Liban et vous en reviendrez, effarés, des applications
qu’on y fait du principe de la souveraineté
populaire.
Là-bas,
on décline jusqu’à présent
la démocratie à la force des balles et des
bombes. Les députés anti-syriens, une quarantaine
d’entre eux, qui constituent la majorité
du Parlement, sont en ce moment casernés dans l’hôtel
le plus luxueux de la capitale, le Phoenicia. Pourquoi
? Parce que tout simplement, la minorité prosyrienne
ne peut se résoudre à ce qu’un élément
anti-syrien soit élu à la présidence
en remplacement du prosyrien Emile Lahoud dont le mandat
arrive à échéance le 24 novembre
prochain.
Toutes les formules associant majorité parlementaire
anti-syrienne et opposition soutenue par Damas pour s’entendre
sur un candidat de compromis (chrétien comme le
veut la tradition) devant incarner l’unité
de la nation, ont échouées. Saïd Hariri,
chef de file de la majorité, soutenu par l’Occident
et Nabih Berri du Mouvement chiite Hamal, membre de l’opposition,
ont même dans un communiqué commun, invité
le Patriarche maronite Nasrallah Sfeir à dresser
en accord avec sa communauté, une liste de candidats
de consensus. Cela non plus n’a pas eu d’effet
positif.
Désormais, la seule issue, c’est de laisser
de côté l’élection à
la majorité des 2/3 ou au compromis pour passer
par l’élection à la majorité
simple. Mais voilà : devant cette perspective,
les camps se sont braqués. Pour l’opposition
prosyrienne, il n’en est pas question et là-dessus,
le secrétaire général du très
puissant Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, s’est
prononcé sans ambages le dimanche 11 novembre 2007
à l’occasion de la journée du martyr
: «Tout président qui serait élu
par la majorité en dehors du quorum des deux tiers
serait considéré par l’opposition
comme un usurpateur de pouvoir et un imposteur. J’exhorte
le président Émile Lahoud à prendre
une initiative de salut public afin d’éviter
au pays de sombrer dans le vide politique et institutionnel,
au cas où un président était élu
à la majorité simple. Nous invitons le président
Lahoud à agir conformément à sa conscience
et conformément à la Constitution. Nous
l’invitons à prendre une initiative de salut
public pour préserver tout le pays et empêcher
les bandes de brigands et de criminels, agents d’Israël,
de prendre le contrôle du pays. Une élection
à la majorité simple ou le maintien au pouvoir
du gouvernement actuel, après la fin du mandat,
serait pire que le vide politique ».
Mais en face, on ne s’en laisse pas conter. On fait
même dans la bravade comme Wael Bou Faour, député
druze proche de Walid Joumblatt, qui lance « Etre
en tête de la liste noire du régime syrien,
c’est bon pour mon prestige ».
Vue
d'ensemble de l'hôtel Phoenicia à Beyrouth
(AFP/ANWAR AMRO)
Ils
sont donc, ces 40 députés, cloîtrés
à l'hôtel Phoenicia à Beyrouth
depuis l’assassinat d’Antoine Ghanem
le 19 septembre dernier en attendant que le prochain
président soit élu. Parce qu’on
a décidé de les éliminer un
à un. Si la majorité change par ce
moyen de camp, plus de problème ; comme dit
le proverbe africain, c’est parce qu’il
y a la tête qu’il y a des yeux qui regardent
avec impertinence ! Ils sont donc, ces députés,
perclus dans cet hôtel en face de la
mer, avec tout le luxe nécessaire mais ne peuvent
pas sortir du bâtiment ni recevoir normalement les
membres de leurs familles. Les aliments sont passés
aux rayons X, les couloirs sont encombrés d’hommes
armés jusqu’aux dents, mais ils restent déterminés
malgré les menaces qui planent sur eux et sur leurs
familles.
Ils ne peuvent même pas ouvrir les rideaux pour
se changer les idées en regardant la mer azur en
face d’eux. « Nous devons garder les rideaux
déployés pour nous protéger d'éventuels
francs-tireurs », a relevé la députée
Mme Gemayel. « L'autre jour, ce sont des amis qui
nous ont appris par téléphone qu'il pleuvait
», ajoutant « Pendant les vingt premiers jours
de mon séjour ici, je n'ai pas quitté ma
chambre. Pour me dégourdir, je faisais les cent
pas » (in Le Monde du 12/11/07).
Le député Wael Bou Faour, pour sa part,
confie : «Ma femme est enceinte ; je la vois rarement…
mais je suis prêt pour des sacrifices bien plus
grands, quitte à perdre la vie pour la souveraineté
de mon pays».
Pour eux tous, c’est clair et net : il faut avoir
le courage d’élire un président provenant
de la majorité car le contraire serait une défaite.
Le tragique, sinon le cocasse ici, c’est qu’il
ne préservent pas leurs vies pour eux-mêmes
mais pour la République et la démocratie.
Voilà le drame qui se joue actuellement au pays
du cèdre qui interpelle la communauté universelle
sans qu’elle n’apporte les solutions qu’on
attend d’elle. Ce qui semble intéresser en
effet les puissances de ce monde, c’est comment
faire pour tirer avantage de cette situation. A ce sujet,
le journal El Watan a délivré un cinglant
« zéro de conduite » à Paris
: «..il est à se demander, en entendant parler
Bernard Kouchner, si ses désirs ne sont pas des
ordres.. . Lorsque Bernard Kouchner martèle avec
force la locution ‘Je veux’ devant ses interlocuteurs
libanais, cela pourrait donner à craindre une velléité
de tutelle politique. Ce serait préjuger de la
capacité des Libanais qui ont surmonté des
épreuves autrement plus tragiques, à se
mettre d’accord entre eux pour résoudre pacifiquement
leurs différends... Et si le Liban demande de fait
une assistance, c’est à la communauté
internationale de la lui apporter au titre d’un
arbitrage impartial qui ne dressera pas les Libanais les
uns contre les autres ». Et comme si El Watan savait
de quoi il parlait, voilà, semble-t-il, qu’une
liste des candidats à la présidentielle
est enfin dressée et qui comprendrait entre autres,
selon l’AFP, les noms des candidats suivants : Nassib
Lahoud, Boutros Harb, Michel Aoun, Rober Ghanem, Joseph
Tarabay et Damianos Kattar, présentés les
uns par la majorité, les autres par l’opposition.
Peut-être que ces sacrés Libanais finiront-ils
par trouver par eux-mêmes, le chemin du compromis
pour se sauver et sauver ce beau pays pour lequel ils
ont versé et continuent de verser tant de larmes
et de sang !