AFFAIRE
ARCHE DE ZOE
ATTENTION A NE PAS PRENDRE LES ENFANTS DU BON DIEU
POUR DES CANARDS SAUVAGES
Si
cette affaire « Arche de Zoé » continue
à passionner l’opinion, c’est qu’elle
présente de multiples facettes propres à
déchaîner les passions.
Que ce soit du côté des familles françaises
auxquelles on a fait miroiter la perspective de faire
œuvre utile (secourir les enfants menacés
de mort..) pour les amener à contribuer financièrement
à l’opération, que ce soit du côté
des parents non consentants des enfants embarqués
dans cette aventure, que ce soit du côté
de l’opinion tchadienne qui voit fouler aux pieds
la souveraineté du pays, ou encore du côté
de l’opinion française, espagnole et belge
qui n’envisage qu’avec difficultés
que leurs citoyens puissent être jugés
et surtout emprisonnés au Tchad., il y a matière
à s’enflammer. Le sujet, on le voit, est
médiatiquement vendable et c’est ça
qui fait qu’on en parle tant. Il ne faut pas dès
lors s’étonner qu’au-delà
des humanitaires, des responsables d’organisations
de journalistes, des hommes d’Etat et des politiques
en général s’en accaparent à
ce point.
On sait bien qu’ils sont partants pour tout ce
qui peut impacter l’opinion et servir leur ambition.
Du côté de la France, pouvoir comme opposition
ne peuvent pas rester indifférent vis-à-vis
de cette affaire. L’équipe de l’Arche
de Zoé a beau avoir enfreint la loi de la manière
la plus choquante qui soit, il n’en demeure pas
moins qu’elle est composée de nationaux
qui ont d’autant plus besoin de la solidarité
de leur pays d’origine que lâchés
à leur sort, ils risquent d’encourir les
insuffisances de la justice tchadienne et les rigueurs
extrêmes de leur prison. Ne pas s’impliquer
dans cette affaire, serait se mettre à coup sûr
l’opinion française à dos.
Rama
Yade |
Déjà
lorsque Rama Yade et l’Ambassadeur de France
au Tchad avaient parlé avec insistance
de la responsabilité des activistes de
l’Arche de Zoé dans les faits qui
leur sont reprochés, répétant
que la « France n’est plus la France
de papa », cela avait passablement irrité
jusque dans les rangs de l’opposition. Mais
après avoir stratégiquement fait
la part du feu, les autorités françaises
se donnaient |
les
moyens de rattraper le coup à travers la fructueuse
virée dominicale du président Sarkozy
à Ndjamena et ce fameux « J’irai
les chercher, quoi qu’ils aient fait » qui
n’en finit pas d’étouffer de colère
les Tchadiens, et au-delà nombre d’Africains,
et de donner l’occasion aux dirigeants tchadiens
d’être avantageusement sous les feux de
la rampe.
La raison de tout ce remue-ménage en France,
c’est la course aux enchères entre majorité
et opposition, le succès de l’un augmentant
sa cote et inversement. Ici, le souci n’est pas
tant le sort des enfants tchadiens ou soudanais et à
la limite, ni même à celle de la situation
des ressortissants français en mal avec la justice
tchadienne. La préoccupation première,
c’est comment faire pour tirer un gain politique
de ce dossier.
Quand on va du côté du Tchad, là
aussi, c’est du pareil au même. Le grand
branle-bas de combat que l’on constate et qui
met en scène pouvoir, opposition, population..,
reste dominé par le même souci de tirer
les meilleurs dividendes de cette occasion qui a tout
du pain béni. Elle permet à Idriss Déby,
face à son opposition civile et armée
très remuante et aux aguets, de revêtir
les habits d’opposants suprêmes contre l’extérieur
et d’humanistes préoccupés des droits
de l’homme et en particulier de celui des enfants
tchadiens. Idriss Déby se démène
donc comme un beau diable pour tirer son épingle
du jeu. Exercice ardu quand on sait qu’il doit
d’un côté veiller à ne pas
être pris à défaut par son opposition
et de l’autre, à ne pas mécontenter
la France dont l’armée le tient vissé
au pouvoir. C’est là qu’on voit le
petit jeu entre autorités françaises et
tchadiennes : un coup, ce sont les politesses, un coup
ce sont les menaces même voilées, mais
tout cela ressemble bien à un ballet diplomatique,
médiatique et politique bien agencé.
Quand
Nicolas Sarkozy envoie une volée de bois
vert contre l’équipe de l’Arche
de Zoé, c’est tout simplement pour
ménager les susceptibilités tchadiennes
afin d’être en mesure d’aller
extraire ceux des étrangers qui sont les
moins impliqués dans le dossier. Quand
il dit « J’irai les chercher quoi
qu’ils aient fait » et qu’il
insiste sur le « quoi qu’ils aient
fait », c'est |

Sarkozy
et Idriss Deby
|
pour
créer un choc au niveau de son opinion et montrer
à son opposition qu’elle n’est pas
moins engagée que lui dans ce dossier. Mais il
savait le tollé que ça provoquerait au
Tchad et il a fait suivre les atténuations.
Quand Idriss Déby et ses ministres criaient haut
et fort que la justice tchadienne va juger tout ce beau
monde, on savait bien qu’il parlait pour parler.
La preuve : ils ont laissé partir dans les bagages
de l’avion présidentiel français,
les journalistes et les hôtesses de l’air,
et quand la phrase assassine (‘J’irai les
chercher quoi qu’ils aient fait ») a été
prononcée, s’ils ont poussé des
cris d’orfraie en rejetant toute extradition,
ils ont fini eux aussi par apporter des corrections
en disant que cette éventualité n’est
pas totalement à écarter.
Mais dans ce ballet, il n’y a pas que la France
et le Tchad. Il y a aussi l’Union africaine qui
joue sa partition. Sa dernière sortie, qui fouette
le sentiment patriotique tchadien et africain, est faite
par acquis de conscience car tout le monde sait qu’elle
ne pourra pas faire obstacle à des arrangements
politico-diplomatiques. L’ont-ils d’ailleurs
jamais cru ? Ce n’est donc pas l’intérêt
des enfants qui, au premier chef, motive la mise en
garde mais le devoir d’exister et de ne pas être
en porte à faux avec l’opinion africaine
très remontée.
On le voit bien ici, s’il y a au fond des couillonnés
dans cette affaire, c’est d’un côté
des peuples : du peuple français qui s’inquiète
sincèrement pour ses ressortissants et qui se
plie en quatre pour les faire rentrer au pays ; des
peuples africains et tchadien en particulier qui, en
tout bien tout honneur, en sont encore à lutter
contre l’exploitation des enfants du continent
et contre les atteintes à la souveraineté
africaine. C’est à eux qu’est destinée
toute cette mise en scène.
Mais le plus drôle sinon le plus cynique dans
cette divine comédie, c’est que ces peuples
apparaissent comme des couillonnés consentants.
On les mène par le bout du nez ; on les fait
chanter, danser, pleurer dans cette affaire hautement
politique et ils se piquent au jeu. C’est ça
aussi le fort de cette démocratie d’opinion
qui scénarise les affaires pour captiver les
attentions populaires et dans laquelle la connivence
des puissances politiques, financières et médiatiques
altère grandement le libre arbitre.
La Rédaction