San
Finna N°410 du
23 au 29 Avril 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus
mais il n'est de Liberté sans capacité
de refus"
ENTRETIEN A BATONS ROMPUS
AVEC UNE PROSTITUEE
Mademoiselle
Gloria est une prostituée attitrée d’origine
nigériane. Arrivée au pays des hommes intègres
depuis septembre 2005 dans le but d’ouvrir un salon
de coiffure dans la capitale, elle exercera, par la force
des choses, le plus vieux métier du monde qu’est
la prostitution. Nous l’avons rencontrée,
sous une lumière tamisée, dans un quartier
renommée de Ouagadougou, pour vous. Elle n’a
pas accepté qu’on la photographie, ce qui
ne nous a pas étonnés mais à travers
cet entretien, elle a bien voulu donner les raisons qui
l’ont conduite à exercer ce métier
et nous en dire plus sur ce métier particulier.
Lisez plutôt.
Pouvez-vous
vous présenter à nos lecteurs ?
Je
m’appelle Gloria. Je suis de nationalité
nigériane. Je suis née à Lagos en
1986.
Qu’est-ce
qui vous a amené au Burkina Faso ?
C’est
difficile mais je tâcherai de prendre mon courage
à deux mains pour vous dire pourquoi et comment,
je suis arrivée chez vous au Burkina.
Comme vous le savez, l’Afrique est une et indivisible,
avec bien sûr les mêmes réalités
mais à quelques exceptions près. Je suis
issue d’une famille modeste. J’ai été
obligée d’arrêter mes études
en 6ème. Pour ne pas rester à la maison
à ne rien faire, j’ai pris attache avec une
coiffeuse du quartier qui n’a pas hésité
à me prendre comme stagiaire.
J’ai passé 6 mois avec cette bonne dame au
salon de coiffure. Un jour, après la descente,
je reçois la visite d’un jeune Nigérian
qui venait soi-disant apprécier mon courage et
mon dévouement. Il disait en ces termes : «
Je t’ai suivie depuis quelque temps dans le quartier,
et je me suis rendu compte que tu es une fille qui a de
l’avenir. Pour cela, je souhaiterais te faire une
proposition. Si tu es d’accord, je m’engagerais
tout de suite et maintenant à te venir en aide
».
La naïveté aidant, je tombai aussitôt
dans le piège. Pour me motiver davantage, il me
dira qu’au Burkina Faso, il n’y avait pas
assez de salons de coiffure de renom et qu’il envisageait
d’en ouvrir un dans la belle capitale Ouagadougou.
Enchantée, émerveillée à la
fois, je me suis empressée d’informer ma
famille. Mes parents n’ont pas trouvé d’objection
et ont plutôt accueilli cette nouvelle avec joie
et satisfaction.
En un temps deux mouvements, la date du départ
pour le Burkina est fixée. Le jour J, et comme
convenu, nous nous sommes rencontrés à la
gare. Il était le premier à y être,
et dès que je suis arrivée, il m’a
accueillie à bras ouvert.
Quand je suis montée dans le car, et bien sûr
après quelques centaines de kilomètres parcourus,
je me suis rendu compte que je n’étais pas
la seule à effectuer le déplacement. A vrai
dire, au départ, le Burkina Faso n’était
qu’un pays de transit. Si je veux être sincère,
il m’avait dit qu’arrivée au Faso,
après l’ouverture du salon, si je gagnais
un peu de sous, il pourrait me compléter de l’argent
pour que je puisse établir mon passeport et le
visa pour mon départ pour l’Eldorado : l’Europe.
Que nenni !
Vous
étiez combien à quitter Lagos ?
Une
douzaine de filles.
Expliquez-nous
comment vous vous êtes retrouvée sur le trottoir
?
(Soupirs
et larmes aux yeux). Toutes innocentes et profanes en
la matière, nous avons fait notre rentrée
au Burkina en pleine nuit. Nous avons toutes été
hébergées dans un petit hôtel de la
ville. Nous n’avons eu droit qu’à deux
jours de repos car le samedi dans la soirée, le
faux vrai travail devait commencer.
Quel n’a pas été notre étonnement
!
A 20h 45, notre « bon samaritain » s’est
aussitôt transformé en proxénète
en quelques heures.
Dans un premier temps, il m’a demandé de
m’habiller en minijupe et une robe sautée.
C’est à cet instant que j’ai fini par
réaliser que j’étais prise dans les
filets d’un proxénète. Je n’en
croyais vraiment pas mes oreilles.
C’est ainsi que je me suis aussitôt exécutée.
Il me conduira après dans un maquis d’un
quartier animé de la ville. Arrivée sur
place, il y avait une trentaine de filles et il m’a
laissé comprendre que c’est ici que je devais
travailler.
J’ai passé toute la nuit à pleurer
en disant « Oh mon Dieu, qu’est-ce que j’ai
fait pour mériter ce sort ! ».
Entre temps, une fille s’est détachée
du groupe pour me consoler. Elle m’a dit ceci :
« Ma sœur, il est inutile de passer ton temps
à pleurer. Le mieux est que tu puisses prendre
ton courage à deux mains et affronter cette réalité
de la vie. Nous avons été toutes, autant
que nous sommes, victimes de cette duperie ». Elle
poursuivra en me disant que c’est dur c’est
vrai mais devant une telle impuissance, on est obligé
de subir.
Voilà comment je suis rentrée dans le métier
de la prostitution. Pour me consoler, je veux parler du
proxénète, il me dit que si j’arrivais
à lui rembourser 400.000 frscfa, je pourrais être
libre de vaquer paisiblement à mes occupations.
Et
alors ?
J’ai
travaillé environ 8 mois pour lui rembourser la
somme. Aujourd’hui, je suis libre mais hélas.
Je souhaiterais rentrer au pays mais comment ? En venant
ici au Faso, mes parents avaient fondé un espoir
en moi. Il me serait vraiment difficile de rentrer mains
vides au bercail. Aujourd’hui, je suis sur le qui-vive.
Le travail ne marche plus comme avant. J’ai parcouru
presque toutes les chambres de passe de la ville de Ouagadougou,
de Ouaga Camping en passant par la gare Ouaga Inter à
l’Ampoule rouge, de la Patte d’Oie, du Palais
Royal et que sais-je encore. La liste est longue.
Aujourd’hui, je suis à Bobo-Dioulasso mais
c’est malheureusement le même scénario.
Ça ne marche pas. En plus, je n’ignore pas
les conséquences de la prostitution : les maladies
sexuellement transmissibles, le sida et autres.
Que vais-je faire ? Refuser de me prostituer et mourir
de faim ? Ou bien voler et me livrer à la vindicte
populaire ? Que faire en pareille circonstance ?
En tout cas, c’est la seule façon que je
vois de me procurer facilement de l’argent. Je n’ai
pas souhaité être prostituée mais
je le suis aujourd’hui.
Les
choses ne marchent pas, dites-vous. Pouvez-vous nous dire
si vous travaillez à plein temps, combien vous
gagnez par jour ?
Si
ça marche bien, on peut facilement gagner 20 à
30.000 fcfa par jour. Comme nous travaillons à
proximité des débits de boisson, ce sont
les clients qui viennent saouls que nous aimons.
En plus, au départ, vous pouvez lui dire 3.000
f et si vous constatez qu’il est au top, vous augmentez
la mise au fur et à mesure. A moins qu’il
n’ait pas d’argent sur lui, sinon il peut
facilement vous donner 10.000 f et même plus. Si
vous avez la chance de rencontrer 5 personnes de cet acabit,
vous conviendrez avec moi que vous pouvez facilement vous
taper 40 à 50.000 f par nuitée.
Quelles
sont les catégories de clients que vous recevez
?
(Rires).
Nous recevons toutes sortes de personnes, jeunes, vieux.
Généralement, ce sont ces derniers qui nous
donnent beaucoup d’argent.
Est-ce
qu’on vous a fait un jour du mal dans l’exercice
de votre métier ?
Me
faire mal, c’est trop dire ! Mais comme vous savez,
ce métier est un travail unique en son genre. Il
arrive qu’on se demande si réellement celui
qui est en face de vous est un vrai homme. Il m’est
arrivée une fois de vomir après un rapport
sexuel tellement le gars était insupportable. Mais
comme on n’a pas le choix, on est obligé
de subir.
Est-ce
que vous avez des clients difficiles ?
Ce
n’est pas ce qui manque. Il y en a de tellement
vicieux que vous vous demandez s’ils jouissent de
toutes leurs facultés mentales. Il y a des clients
qui vous demandent de faire l’impossible mais comme
on veut l’argent, on est obligé de se soumettre.
Combien
de clients recevez-vous par jour ?
Ha
! Ca dépend. De toute façon, le souhait
absolu d’une prostituée est d’avoir
un maximum de clients par jour. En ce qui me concerne,
je reçois parfois 8 à 10 clients par jour,
quand ça marche.
Vous
arrive-t-il d’être amoureuse ?
Pourquoi
pas ! Avant toute chose, je suis une personne munie de
sens. Il arrive que je sois amoureuse d’une personne,
c’est logique. Ce n’est pas parce que je suis
prostituée que je ne dois pas aimer, au contraire.
Je vais vous dire : celui que j’aime, quand il me
fait l’amour, je me sens dans ma peau ; pour les
clients traditionnels, c’est comme si rien ne se
passe. C’est difficile à comprendre mais
c’est la réalité.
Les
clients préfèrent-ils les rapports non protégés
aux rapports protégés ?
Bien
sûr que oui. Mais là, je suis catégorique.
Même si un client me propose un million de francs
pour un rapport non protégé, je le mettrais
à la porte sans hésiter. Ce que vous ignorez,
c’est que j’aspire un jour à fonder
un foyer et ressembler à une femme digne de ce
nom. Comme j’avais dit plus haut, c’est par
la force des choses que je suis aujourd’hui prostituée,
je ne prie pas Dieu pour finir mes jours dans la prostitution.
Alors là, je ne m’amuse pas avec ma vie.
C’est clair.
Donc,
vous seriez-vous prête à abandonner un jour,
ce métier ?
Si
j’ai les moyens nécessaires pour me prendre
en charge et créer une activité génératrice
de revenus, là, je n’hésiterais pas
à « fermer boutique ». Mais c’est
difficile parce que même si on gagne beaucoup quand
ça marche, on peut ne presque rien avoir car il
ne faut pas seulement payer sa pitance mais acheter les
pommades pour se faire belle, les robes qui inspirent,
ainsi de suite.
Avez-vous
des rapports avec des prostituées burkinabé
?
Absolument.
Mais le problème, c’est le déficit
de communication. La plupart des prostituées burkinabé
que j’ai rencontrées ne comprennent ni français
ni anglais. Ce n’est donc pas facile, sinon la cohabitation
est sans commune mesure.
Est-ce
que vous militez dans une association de prostituées
?
Nous
n’avons pas une association digne de ce nom. Mais
nous cotisons de l’argent (tontines) mensuellement,
donc de façon traditionnelle.
Comment
se passe votre journée ?
Je
me réveille à 11 h, après la douche,
je me rends au marché pour payer mes condiments.
Entre 12 et 15 h, j’ai fini de faire la cuisine
(je fais la cuisine occasionnellement). Ensuite, je me
repose un peu car, comme vous le savez, c’est dans
la nuit que nous travaillons. Je me réveille à
16 heures pour me débarbouiller, me maquiller afin
d’accueillir les premiers clients qui viennent entre
18 h 30 et19 h 30. Nous nous couchons entre 4 h30 et 5
h 30 du matin.
Quel
message avez-vous à l’endroit de vos sœurs
prostituées ?
Il
me serait difficile d’apporter un élément
de réponse. Je suis convaincue que la plupart ont
embrassé ce métier comme moi, donc pas de
gaieté de cœur. Quel conseil ? Quel message
? Seulement, comme vous insistez, je leur dirai de prendre
leur courage à deux mains, tout en oeuvrant à
ce qu’un jour, elles puissent se reconvertir dans
une autre activité. La prostitution n’est
pas une fatalité. Si l’on veut réellement,
on peut la vaincre.
Un
mot à rajouter ?
Je
n’ai plus rien à ajouter. Merci de m’avoir
rendu visite.
Un
entretien réalisé et présenté
Par Seydou DIABO
E-mail : messa_edi@yahoo.fr
Cel : 76 57 10 57