LE
PREMIER MINISTRE DEVANT LES DEPUTES
LE DERNIER TRAIN-TRAIN QUOTIDIEN
Ce
29 mars 2007, ce n’était pas la foule des
grands jours pour entendre le Premier Ministre livrer
son Discours sur l’état de la nation et
répondre aux questions d’usage des députés.
Atmosphère de fin de législature, climat
de pré campagne, inutilité de ce genre
de communication a minima entre le gouvernement et le
parlement (où le premier Ministre ne peut qu’avoir
le dernier mot devant une majorité parlementaire
aux ordres), peuvent en être les causes.
Ernest Paramanga Yonli a donc, comme depuis 7 ans qu’il
est vissé à la Primature, fait le show
dans une atmosphère convenue mais plus désabusée
que de coutume. Que faut-il en retenir ? A s’en
tenir aux médias internationaux, ce sont les
déclarations portant sur l’augmentation
de 5 % des salaires, l’annonce des élections
législatives pour le 6 mai 2007. Revenons-y donc.
Pour l’augmentation des salaires de 5 %, on peut
dire que c’est toujours bon à prendre mais
qu’au Burkina Faso, on n’est pas plus taré
qu’ailleurs et que l’on sait aussi que la
qualité de l’augmentation des salaires
se mesure à son niveau d’indexation sur
l’augmentation du coût de la vie. 5 % alors
que les syndicats demandent plus de 20 %, que les Burkinabé
n’arrivent pas à joindre les deux bouts,
ça peut paraître vraiment dérisoire,
encore plus au regard des demandes venant du secteur
non salarié et ça peut surtout sembler
« téléphoné » en considération
de la période électorale ambiante.
Quant à l’annonce de l’ouverture
prochaine de la campagne des législatives, elle
peut donner lieu à des félicitations pour
ce pays qui est présenté comme un modèle
de stabilité mais on sait que cette élection
se prépare dans les conditions les plus détestables
qui soient du point de vue de la transparence démocratique.
Les preuves : la CENI est plus que jamais disqualifiée
pour superviser dignement un scrutin. Dans sa composition,
le pouvoir a aggravé sa position supra dominante
et le fichier électoral reste cette boîte
introuvable dont parlent les Sénégalais
après leur dernière élection cabalistique.
Par ailleurs, la votation se déroulera avec moult
documents d’identification, laissant la porte
ouverte aux fraudes habituelles et aux nouvelles autres
qui trouveront l’occasion de tests grandeur nature.
Alors, on nous le recopiera, le couplet sur le modèle
de stabilité institutionnelle et démocratique
!
Mais de la prestation du premier Ministre, on notera
qu’elle aura donné l’opportunité
aux uns et aux autres de jouer au jeu des questions/réponses.
Thérapie parlementaire plutôt que pur exercice
de démocratie parlementaire ? C’est à
voir. En tout cas, chacun a joué sa partition.
Du côté de la majorité, on a passé
son temps à opiner du chef, des lèvres
et des bras aux propos du premier Ministre, félicitant
au passage sans crainte des contradictions, le chef
de l’Etat pour ses nombreuses médiations
réussies. C’est ainsi que, emporté
par l’élan glorificateur, on ira un peu
gâcher les choses en évoquant la nécessité
d’éradiquer le mercenariat en Afrique de
l’Ouest. C’était, reconnaissons-le,
comme parler de corde dans la maison d’un pendu
quand on sait que le régime burkinabé
n’a pas une place négligeable dans la pratique
du mercenariat d’Etat. Il suffit pour cela de
penser au Liberia, à la Sierra Leone, à
l’Angola, à la Côte d’Ivoire…
Des questions viendront d’autres bancs pour tenter
de rompre ce climat d’unanimisme. Elles dénonceront
le fait que les autorités, si habiles à
régler les questions qui contrarient la pratique
démocratique à l’extérieur,
se montrent si défaillantes en interne. Elles
condamneront les carences du pouvoir dans la gestion
de la méningite, le manque de communication du
gouvernement par rapport à la dernière
sédition des forces de défense et de sécurité,
l’impunité grandissante, etc.
Voilà d’autres faits saillants à
retenir mais qui, pour sûr, ne suffiront pas à
réconcilier les gouvernés et les gouvernants
au sujet de la déconnexion grandissante de la
gouvernance d’avec les réalités
nationales. Au final, d’après le tableau
fait par le premier Ministre, tout baigne quasiment.
C’est vrai qu’on ne peut pas dire que rien
n’a changé au Faso, qu’il n’y
a pas eu tous ces forages, tous ces barrages, plus de
voies bitumées et réfectionnées,
qu’on n’a pas construit plus d’écoles
au niveau de l’éducation et de dispensaires
au niveau de la santé, qu’il n’y
a pas plus d’immeubles à Ouagadougou, que
par conséquent le pays est resté figé.
Mais toutes ces avancées se sont-elles faites
au rythme de l’accroissement de la population
et corrélativement de ses besoins ? Y a-t-il
eu développement partagé, protégeant
de la fracture sociale par une bonne politique de redistribution
? C’est à l’aune de ces paramètres
que l’on sera tenté de revoir à
la baisse, la satisfaction du premier Ministre d’autant
que par ailleurs, sur bien d’autres points, les
propos de Mr Yonli versent carrément dans l’autisme
sinon dans cette hypocrisie d’Etat dans laquelle
le pouvoir est maintenant passé maître.
Un point qui dénote le surréalisme du
propos du premier Ministre se trouve dans l’appréciation
qu’il fait de l’insécurité.
Elle aurait été quasiment éradiquée.
Voilà qui doit donner de l’urticaire aux
Burkinabé des villes et des campagnes qui voient
chaque jour leur liberté d’aller et venir,
leurs biens, leur intégrité physique,
menacés par l’incapacité de l’Etat
à assurer comme il se doit, la sécurité
collective.
Une autre déclaration décalée se
trouve dans l’évocation de l’affaire
de la pandémie des crimes de plus en plus barbares
commis au Faso comme étant la conséquence
du choc des valeurs des sociétés traditionnelles
et modernes. C’ est tout à fait ahurissant.
C’est là une fuite de responsabilité
par rapport aux défaillances du pouvoir qui sont
à la base de la structuration de l’impunité
et de l’évanescence de l’autorité
de l’Etat. On relèvera au passage justement
que cette mise en équilibre au cours de son discours,
entre la douleur des familles de Maré Bambo et
Bancé Sampandé et le préjudice
des propriétaires de la chaîne des bars
Kundé n’aura pas contribué à
dissiper le sentiment répandu d’un plaidoyer
Prodomo pour les Kundé et voire même d’une
maladroite substitution à la justice pour les
mettre hors de cause. Si les propriétaires de
la chaîne des Kundé méritent réparation
pour les préjudices subis et réhabilitation
de la République, encore aurait-il fallu laisser
la justice en décider, sans interférence.
On relèvera au total que là où
le premier Ministre semble avoir un peu trop appuyé
sur la pédale, c’est lorsqu’il a
carrément plongé dans l’autosatisfaction
en ce qui concerne la justice et les droits humains
qu’il a érigés en « pierres
angulaires » du projet de société
du gouvernement. Une telle assurance montre bien la
défaillance des mécanismes institutionnels
de sanctions car s’il est un mal qui cheville
au corps la société burkinabé et
qui en entrave la construction démocratique,
c’est bel et bien l’impéritie de
la justice qui arrache maintenant jusqu’à
des remontrances internationales et à des mouvements
de mauvaise humeur assourdissants de la part de la grande
Muette. Ne serait-ce que sur ce plan, le gouvernement
de EPY méritait la motion de censure.
Au fond, le décor, encore une fois, était
planté et le premier Ministre a dit ce qu’il
avait à dire aux députés, en complicité
avec sa majorité. De leur côté,
les députés se réclamant de quelque
différence ont aussi dit ce qu’ils avaient
à dire. Comme expression vivante du grand jeu
et du surréalisme de l’ambiance, il a été
donné à voir un président Roch
Marc Christian Kaboré, plus agité que
de coutume, des personnalités mâchouillant
comme des chewing-gums ou portant à la bouche
le cure-dent national. Visiblement, à un moment,
le spectacle était ailleurs que dans le réchauffé
du premier Ministre qui aura, donnons lui en acte tout
de même, tenu le coup en restant aussi longtemps
debout, sans perdre le fil de son intervention et se
payant même le luxe de l’improvisation comme
de l’humour. Mais quand on joue autant sur du
velours, il n’y a franchement pas de difficulté
à maîtriser les choses ou à avoir
les pétoches !
La Rédaction