Mise à jour le 18/03/2007
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San Finna N°405 du 19 au 25 Mars 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus" 

ENTRETIEN AVEC DICK MARCUS
«J’AI HONTE DE CETTE TELEVISION
PAR RAPPORT A CE QU’ELLE FAIT, PAR RAPPORT A SES ACTES ».

Rien à faire ! Dick Marcus est fatigué du Système ! Dans ses chansons, il a toujours exercé une pression, dit « les vérités ». Il souffre, lui qui voit Thomas Sankara comme l’espoir perdu et comme une référence pour un Burkina heureux ; il voit mal le fait que les discriminations vont crescendo dans son pays, le Burkina Faso. Il s’en prend dans les lignes qui suivent au Directeur de la Télévision nationale et à tous ceux qui « servent de faire-valoir à un groupuscule de gens qui pensent que le pays leur appartient ». Comme on le dit, « il est fâché, hein ! ». Oui, Dick est fâché et il le dit haut et fort.

SAN FINNA : Parlez-nous de votre dernier album

Dick Marcus (D.M.)
: Mon nouvel album s’intitule « Manges et tais-toi ». Il comporte 4 titres dont « Manges et tais-toi » et son remix « Non à la guerre » et « Africa ».

Dans « Manges et tais-toi », je dessine un peu ce qu’est devenu notre société d’ « hommes intègres » parce qu’aujourd’hui, on constate de jour en jour que les gens se préoccupent d’eux-mêmes et songent de moins en moins à l’intérêt général.

Aujourd’hui notre république n’est plus ce qu’elle était. Personne ne veut libérer son génie pour que la nation avance. C’est ce que je décrie et dénonce dans cet album.

SAN FINNA : Vous avez organisé il y a quelques jours, en compagnie d’autres artistes burkinabé, une conférence de presse qui a en même temps servi de dédicace à votre dernier album. Qu’aviez-vous envie de dire à travers la presse nationale ?

D.M. :
Merci. Cette conférence pour moi était une façon de signifier clairement mon mécontentement vis-à-vis de la télévision nationale burkinabé (TNB) qui m’a traité comme si j’étais un étranger dans ce pays, comme si je n’avais aucun droit, comme si cette télévision appartenait à un groupuscule mais pas à la nation entière.

Je ne peux pas comprendre aujourd’hui que l’on m’invite à la télévision pour une émission que je ne souhaitais d’ailleurs pas, et qu’on m’exige de ne pas prester sur « Manges et tais-toi ». On me demande de chanter une autre chanson pour me dire que les choses ne se passent pas ainsi à la TNB et que si j’insiste, je dois partir sans jouer.

J’ai préféré ce jour partir sans prester. C’est ce ras le bol que j’ai voulu exprimer à travers cette dédicace et conférence de presse. Je ne suis d’ailleurs pas le seul dans cette situation. Lorsqu’il s’agit de la TNB, toute la frange des musiciens engagés est écartée.

Il y a certains individus qui sont dans cette télévision qui ne font pas la fierté de cette télévision. J’ai honte de cette télévision par rapport à ce qu’elle fait, par rapport à ses actes. Je pense que cette conférence, c’est ce qu’on a voulu signifier sans détours.

J’assure aujourd’hui ce que je dis, ce que je fais. Et je préfère qu’au lieu que ce soit un de mes clips qu’ils censurent, que soient censurés tous mes autres clips. Je ne vois pas pour quelles raisons, des individus vont s’ériger en auto censeurs alors qu’il y a un organe habilité qui est là, qui ne fait rien du tout et ne dit rien. C’est par rapport à tout ça que je me révolte.

SAN FINNA : Avez-vous des preuves de ce que vous avancez, et si tel est le cas, pourquoi ne portez-vous pas plainte ?

D.M.
: La conférence de presse était adressée à l’opinion nationale. C’est pour le grand public que nous réalisons des albums et c’est à lui que nous devons des explications sur ce que nous rencontrons comme problèmes. Maintenant, nous avons prévu de rencontrer les autorités du Conseil supérieur de la communication pour essayer de nous faire entendre et leur demander de tout faire pour décanter la situation. Avec le directeur de la TNB, nous allons demander rendez-vous. Si rien n’est fait, on continuera à se battre jusqu’au bout mais il faut qu’ils sachent que moi, je ne baisserai pas les bras sur cette question-là. Quel que soit Alpha, j’assumerai jusqu’au bout et je ne me laisserai pas faire. Je me ferai entendre.

SAN FINNA : D’autres artistes sont-ils dans la même situation que vous ?

D.M. :
Ils sont nombreux dans cette situation : Smoky, Sam’s K le Jah, la Coalition intègre, Bob Sana même s’il ne chante que « Mon pays doit changer ». Il n’ a insulté personne mais son clip a été censuré au niveau de la TNB. C’est leur habitude au quotidien.

Je m’élève contre ce système aujourd’hui. C’est pour en découdre une fois pour toutes. Dans ce pays, je pense qu’aujourd’hui, personne ne doit avoir peur de revendiquer quand il est dans ses droits. Tant qu’on est dans ses droits, on doit accepter de mourir pour. C’est ce que j’ai décidé de faire. La TNB, le Directeur de la TNB m’a clairement signifié que c’est lui qui a mis de côté mon clip. Pour quelle raison ? Parce qu’ils ont de faux prétextes qui ne tiennent pas debout. Le chef de programme de la TNB m’a tenu les mêmes propos. Big Ben m’a interdit de jouer dans l’émission « Ca se passe à la télé ». Il m’a interdit de jouer en live dans cette émission. Il m’a proposé de jouer une autre chanson que « Manges et tais-toi ». Je suis sorti du studio. Ca, c’est des preuves claires. Maintenant, je me dis que c’est de l’autocensure. Ce n’est pas une censure parce qu’il n’y a pas de papier. C’est des petits esprits qu’ils ont cultivé qui sont restés. Je dis que je n’ai pas peur de parler, je dirai toujours ce que je pense. C’est de petites gens qu’on a mis à la télévision nationale. Il faut qu’ils comprennent que la télé appartient à tous les Burkinabé et pour cela, il faut que je fasse tout où qu’on aille. Même s’il faut qu’on aille voir le président de la République pour cette question, je suis prêts. Je suis prêt à mourir pour ça !

Aujourd’hui, la musique que je fais, je la sens au fin fond de moi ; je ne la fais pas pour m’amuser. C’est ma vie au quotidien que je traduis. Je pense que la Constitution et toutes les chartes humaines stipulent ce minimum de droit et de liberté à tout le monde. Jusqu’au bout, je me battrai pour que ce problème soit réglé.

Il faut qu’après moi, des artistes burkinabé ne soient plus censurés sur cette télévision nationale parce qu’ils disent le contraire de ce que les gens de la TNB pensent.

Bala Sibiri


POINT DE VUE
DES ARTISTES OSENT DIRE NON
A LA VAMPIRISATION CULTURELLE DU PAYS
BRAVO !

Si la semaine passée, des artistes ont pris d’assaut le CNP/NZ, c’était notamment pour exprimer leur ras le bol par rapport à la politique d’exclusion, de vampirisation du milieu artistique par le pouvoir. Je suis pleinement d’accord avec leur action.

Ils sont donc montés au créneau pour dénoncer leur marginalisation, condamné l’instrumentalisation dont ils sont victimes. Le jeudi passé, ces artistes, à l’occasion de la dédicace de l’album de Dick Marcus, n’ont pas fait dans la dentelle : le verbe haut, ils ont mis à nu la ségrégation qui existe dans le milieu artistique et exigé qu’on libère la pensée, la création des serres du système. Je les crois tout à fait car pour qui continue à s’intéresser à la chaîne dite du plaisir partagé, à la Radio nationale, cette volonté de prise en mains des artistes est si forte qu’elle confine à l’écoeurement.

Il n’est aucune manifestation organisée par le pouvoir qui ne draine comme des essaims ces vedettes-collabo (ou fantoches comme diraient les étudiants), pour vanter les mérites du chef de l’Etat ou de la première Dame. La pro dada, c’est une pratique d’Etat au Burkina Faso et ceux qui gagnent le plus dedans en termes de cachets, de publicités, de prises en charge pour les évacuations.., ce sont ceux qui chantent les louanges des gouvernants. Pour ceux qui ne veulent pas se taire ni a fortiori manger, pour ceux qui demandent que le pays changent, c’est non seulement « tintin » mais bonjour les tracas, l’étouffement.

A la veille des élections législatives, j’imagine déjà tous ces troubadours du pouvoir qui vont monter en première ligne. Il est bon que ces artistes qu’on ne veut pas voir, qu’on ne veut pas entendre, aient posé un tel acte de courage qui n’est pas du tout à minimiser. La télévision nationale a beau avoir boycotté l’évènement, il a des chances de faire date et de marquer un tournant dans la politique de vampirisation, de formatage systématique du pays par le pouvoir ! A leur manière, ils luttent contre la pensée unique, contre cette tendance du pouvoir à se répandre comme le venin, dans tous les tissus de la société.

Les vedettes de la chanson, les acteurs de cinéma, les peintres, bref les artistes, ont une puissance de suggestion et de conditionnement très importante sur les imaginations, les consciences collectives. Ils ont souvent été des levains dans les sociétés bloquées et contribué à des changements structurels importants dans les collectivités. Je suis sûr que les chanteurs contestataires mettront à profit cette puissance au service de la démystification du pouvoir et qu’ils feront que se déclenche ce déclic qui fera prendre conscience que le Burkina Faso n’est certainement pas ce pays du matin calme où grâce à la gouvernance paisible et avisée d’un homme, le lait et le miel coulent à flots !

B. Ouédraogo





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