San
Finna N°405 du
19 au 25 Mars 2007 "Il
n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"
ENTRETIEN
AVEC DICK MARCUS
«J’AI HONTE DE CETTE TELEVISION
PAR RAPPORT A CE QU’ELLE FAIT, PAR RAPPORT A SES
ACTES ».
Rien
à faire ! Dick Marcus est fatigué du Système
! Dans ses chansons, il a toujours exercé une pression,
dit « les vérités ». Il souffre,
lui qui voit Thomas Sankara comme l’espoir perdu
et comme une référence pour un Burkina heureux
; il voit mal le fait que les discriminations vont crescendo
dans son pays, le Burkina Faso. Il s’en prend dans
les lignes qui suivent au Directeur de la Télévision
nationale et à tous ceux qui « servent de
faire-valoir à un groupuscule de gens qui pensent
que le pays leur appartient ». Comme on le dit,
« il est fâché, hein ! ». Oui,
Dick est fâché et il le dit haut et fort.
SAN
FINNA : Parlez-nous de votre dernier album
Dick Marcus (D.M.) : Mon nouvel album s’intitule
« Manges et tais-toi ». Il comporte 4 titres
dont « Manges et tais-toi » et son remix «
Non à la guerre » et « Africa ».
Dans « Manges et tais-toi », je dessine un
peu ce qu’est devenu notre société
d’ « hommes intègres » parce
qu’aujourd’hui, on constate de jour en jour
que les gens se préoccupent d’eux-mêmes
et songent de moins en moins à l’intérêt
général.
Aujourd’hui notre république n’est
plus ce qu’elle était. Personne ne veut libérer
son génie pour que la nation avance. C’est
ce que je décrie et dénonce dans cet album.
SAN
FINNA : Vous avez organisé il y a quelques jours,
en compagnie d’autres artistes burkinabé,
une conférence de presse qui a en même temps
servi de dédicace à votre dernier album.
Qu’aviez-vous envie de dire à travers la
presse nationale ?
D.M. : Merci. Cette conférence pour moi
était une façon de signifier clairement
mon mécontentement vis-à-vis de la télévision
nationale burkinabé (TNB) qui m’a traité
comme si j’étais un étranger dans
ce pays, comme si je n’avais aucun droit, comme
si cette télévision appartenait à
un groupuscule mais pas à la nation entière.
Je ne peux pas comprendre aujourd’hui que l’on
m’invite à la télévision pour
une émission que je ne souhaitais d’ailleurs
pas, et qu’on m’exige de ne pas prester sur
« Manges et tais-toi ». On me demande de chanter
une autre chanson pour me dire que les choses ne se passent
pas ainsi à la TNB et que si j’insiste, je
dois partir sans jouer.
J’ai préféré ce jour partir
sans prester. C’est ce ras le bol que j’ai
voulu exprimer à travers cette dédicace
et conférence de presse. Je ne suis d’ailleurs
pas le seul dans cette situation. Lorsqu’il s’agit
de la TNB, toute la frange des musiciens engagés
est écartée.
Il y a certains individus qui sont dans cette télévision
qui ne font pas la fierté de cette télévision.
J’ai honte de cette télévision par
rapport à ce qu’elle fait, par rapport à
ses actes. Je pense que cette conférence, c’est
ce qu’on a voulu signifier sans détours.
J’assure aujourd’hui ce que je dis, ce que
je fais. Et je préfère qu’au lieu
que ce soit un de mes clips qu’ils censurent, que
soient censurés tous mes autres clips. Je ne vois
pas pour quelles raisons, des individus vont s’ériger
en auto censeurs alors qu’il y a un organe habilité
qui est là, qui ne fait rien du tout et ne dit
rien. C’est par rapport à tout ça
que je me révolte.
SAN
FINNA : Avez-vous des preuves de ce que vous avancez,
et si tel est le cas, pourquoi ne portez-vous pas plainte
?
D.M. : La conférence de presse était
adressée à l’opinion nationale. C’est
pour le grand public que nous réalisons des albums
et c’est à lui que nous devons des explications
sur ce que nous rencontrons comme problèmes. Maintenant,
nous avons prévu de rencontrer les autorités
du Conseil supérieur de la communication pour essayer
de nous faire entendre et leur demander de tout faire
pour décanter la situation. Avec le directeur de
la TNB, nous allons demander rendez-vous. Si rien n’est
fait, on continuera à se battre jusqu’au
bout mais il faut qu’ils sachent que moi, je ne
baisserai pas les bras sur cette question-là. Quel
que soit Alpha, j’assumerai jusqu’au bout
et je ne me laisserai pas faire. Je me ferai entendre.
SAN
FINNA : D’autres artistes sont-ils dans la même
situation que vous ?
D.M. : Ils sont nombreux dans cette situation
: Smoky, Sam’s K le Jah, la Coalition intègre,
Bob Sana même s’il ne chante que « Mon
pays doit changer ». Il n’ a insulté
personne mais son clip a été censuré
au niveau de la TNB. C’est leur habitude au quotidien.
Je m’élève contre ce système
aujourd’hui. C’est pour en découdre
une fois pour toutes. Dans ce pays, je pense qu’aujourd’hui,
personne ne doit avoir peur de revendiquer quand il est
dans ses droits. Tant qu’on est dans ses droits,
on doit accepter de mourir pour. C’est ce que j’ai
décidé de faire. La TNB, le Directeur de
la TNB m’a clairement signifié que c’est
lui qui a mis de côté mon clip. Pour quelle
raison ? Parce qu’ils ont de faux prétextes
qui ne tiennent pas debout. Le chef de programme de la
TNB m’a tenu les mêmes propos. Big Ben m’a
interdit de jouer dans l’émission «
Ca se passe à la télé ». Il
m’a interdit de jouer en live dans cette émission.
Il m’a proposé de jouer une autre chanson
que « Manges et tais-toi ». Je suis sorti
du studio. Ca, c’est des preuves claires. Maintenant,
je me dis que c’est de l’autocensure. Ce n’est
pas une censure parce qu’il n’y a pas de papier.
C’est des petits esprits qu’ils ont cultivé
qui sont restés. Je dis que je n’ai pas peur
de parler, je dirai toujours ce que je pense. C’est
de petites gens qu’on a mis à la télévision
nationale. Il faut qu’ils comprennent que la télé
appartient à tous les Burkinabé et pour
cela, il faut que je fasse tout où qu’on
aille. Même s’il faut qu’on aille voir
le président de la République pour cette
question, je suis prêts. Je suis prêt à
mourir pour ça !
Aujourd’hui, la musique que je fais, je la sens
au fin fond de moi ; je ne la fais pas pour m’amuser.
C’est ma vie au quotidien que je traduis. Je pense
que la Constitution et toutes les chartes humaines stipulent
ce minimum de droit et de liberté à tout
le monde. Jusqu’au bout, je me battrai pour que
ce problème soit réglé.
Il faut qu’après moi, des artistes burkinabé
ne soient plus censurés sur cette télévision
nationale parce qu’ils disent le contraire de ce
que les gens de la TNB pensent.
Bala
Sibiri
POINT DE VUE
DES ARTISTES OSENT DIRE NON
A LA VAMPIRISATION CULTURELLE DU PAYS
BRAVO !
Si
la semaine passée, des artistes ont pris d’assaut
le CNP/NZ, c’était notamment pour exprimer
leur ras le bol par rapport à la politique d’exclusion,
de vampirisation du milieu artistique par le pouvoir.
Je suis pleinement d’accord avec leur action.
Ils sont donc montés
au créneau pour dénoncer leur marginalisation,
condamné l’instrumentalisation dont ils sont
victimes. Le jeudi passé, ces artistes, à
l’occasion de la dédicace de l’album
de Dick Marcus, n’ont pas fait dans la dentelle
: le verbe haut, ils ont mis à nu la ségrégation
qui existe dans le milieu artistique et exigé qu’on
libère la pensée, la création des
serres du système. Je les crois tout à fait
car pour qui continue à s’intéresser
à la chaîne dite du plaisir partagé,
à la Radio nationale, cette volonté de prise
en mains des artistes est si forte qu’elle confine
à l’écoeurement.
Il n’est aucune manifestation organisée par
le pouvoir qui ne draine comme des essaims ces vedettes-collabo
(ou fantoches comme diraient les étudiants), pour
vanter les mérites du chef de l’Etat ou de
la première Dame. La pro dada, c’est une
pratique d’Etat au Burkina Faso et ceux qui gagnent
le plus dedans en termes de cachets, de publicités,
de prises en charge pour les évacuations.., ce
sont ceux qui chantent les louanges des gouvernants. Pour
ceux qui ne veulent pas se taire ni a fortiori manger,
pour ceux qui demandent que le pays changent, c’est
non seulement « tintin » mais bonjour les
tracas, l’étouffement.
A la veille des élections législatives,
j’imagine déjà tous ces troubadours
du pouvoir qui vont monter en première ligne. Il
est bon que ces artistes qu’on ne veut pas voir,
qu’on ne veut pas entendre, aient posé un
tel acte de courage qui n’est pas du tout à
minimiser. La télévision nationale a beau
avoir boycotté l’évènement,
il a des chances de faire date et de marquer un tournant
dans la politique de vampirisation, de formatage systématique
du pays par le pouvoir ! A leur manière, ils luttent
contre la pensée unique, contre cette tendance
du pouvoir à se répandre comme le venin,
dans tous les tissus de la société.
Les vedettes de la chanson, les acteurs de cinéma,
les peintres, bref les artistes, ont une puissance de
suggestion et de conditionnement très importante
sur les imaginations, les consciences collectives. Ils
ont souvent été des levains dans les sociétés
bloquées et contribué à des changements
structurels importants dans les collectivités.
Je suis sûr que les chanteurs contestataires mettront
à profit cette puissance au service de la démystification
du pouvoir et qu’ils feront que se déclenche
ce déclic qui fera prendre conscience que le Burkina
Faso n’est certainement pas ce pays du matin calme
où grâce à la gouvernance paisible
et avisée d’un homme, le lait et le miel
coulent à flots !