RSF
BURKINA FASO - RAPPORT ANNUEL 2007
L’obstruction
politique empêchant que la lumière soit
faite sur l’assassinat du journaliste Norbert
Zongo, en 1998, continue d’empoisonner le climat
au “pays des hommes intègres”.
Même si la critique est admise dans le pays,
mettre en cause le chef de l’Etat, sa famille
ou ses plus proches alliés reste toutefois
un exercice à risques.
L’année
2006 a commencé comme les sept précédentes
: dans l’attente que justice soit rendue à
Norbert Zongo et à ses trois compagnons, exécutés
par des inconnus alors qu’ils circulaient en
voiture sur une route de campagne, le 13 décembre
1998. Elle s’est terminée dans le scandale
et la honte, après que la justice burkinabé,
pour des raisons manifestement politiques, a mis en
sommeil la fragile procédure judiciaire qui
avait mené à l’inculpation d’un
membre de la garde présidentielle.
La
justice a en effet confirmé, le 16 août,
le non-lieu prononcé le 19 juillet en faveur
du sergent Marcel Kafando, seul inculpé dans
cette affaire. Ce non-lieu, dénoncé
par l’ensemble des organisations locales et
internationales de défense des droits de l’homme
et de la liberté de la presse, permet à
la justice de déposer le dossier au greffe
pendant dix ans, au terme desquels il serait définitivement
clos. Selon le code de procédure pénale,
seules des “charges nouvelles” susceptibles
de “fortifier les charges qui auraient été
trouvées trop faibles” ou de “donner
aux faits de nouveaux développements utiles
à la manifestation de la vérité”
permettaient de rouvrir l’enquête.
L’impunité
sacralisée
Norbert
Zongo était le directeur de l’hebdomadaire
L’Indépendant. Il a été
retrouvé mort, carbonisé dans son véhicule,
en compagnie de trois de ses compagnons, le 13 décembre
1998. Cette date a été le point de départ
d’une vague de contestations dans tout le pays.
Plusieurs dizaines de manifestations ont eu lieu à
Ouagadougou et dans les principales villes. Le 7 mai
1999, une commission d’enquête indépendante
(CEI), chargée de “déterminer
les causes de la mort” du journaliste Norbert
Zongo, a remis son rapport au Premier ministre. Mise
en place à l’initiative des autorités,
elle a conclu, après avoir auditionné
plus de deux cents personnes, que “concernant
les mobiles de ce quadruple meurtre (...), il faut
les chercher du côté des enquêtes
menées depuis des années par le journaliste,
et notamment sur ses récentes investigations
concernant la mort de David Ouédraogo, le chauffeur
de François Compaoré, conseiller à
la présidence” et frère du chef
de l’Etat. Le rapport donnait également
le nom de six “sérieux suspects”
dans cette affaire, tous membres du Régiment
de la sécurité présidentielle.
Seul l’un d’entre eux, Marcel Kafando,
a été inculpé en 2001 “d’incendie
volontaire” et “assassinat”. Egalement
condamné en 2000 pour avoir “séquestré
et torturé à mort” David Ouédraogo,
le sergent Kafando a pourtant passé toutes
ces années des jours tranquilles, à
son domicile de la capitale, percevant toujours sa
solde de militaire.
Lors
d’une mission à Ouagadougou, en octobre
2006, Reporters sans frontières a déposé
sur le bureau du procureur des “éléments
nouveaux” et a, par conséquent, demandé
à la justice de rouvrir le dossier. En tant
que membre de la CEI mise en place après le
crime, Robert Ménard, secrétaire général
de l’organisation, a fourni à la justice
la version complète du rapport de celle-ci,
avant qu’elle ne soit édulcorée
sous la pression de deux de ses membres, représentant
le gouvernement. La version remise à la justice
par Reporters sans frontières mettait plus
nettement en cause François Compaoré
et un riche homme d’affaires proche du pouvoir,
Oumarou Kanazoé. Certains passages, détaillant
les contradictions de François Compaoré
dans sa déposition et le rôle joué
par Oumarou Kanazoé pour tenter de faire taire
Norbert Zongo, avaient été purement
et simplement supprimés du rapport final. Les
informations contenues dans le document donné
au procureur du Faso prouvent également que
François Compaoré et Oumarou Kanazoé
ont menti à la CEI. Elles montrent que les
affaires David Ouedraogo et Norbert Zongo sont intimement
liées et révèlent comment et
pourquoi l’homme d’affaires et Dramane
Yaméogo, procureur du Faso à l’époque,
ont tenté de faire taire le journaliste avant
son assassinat.
Mais
la justice burkinabé, d’une lenteur invraisemblable
pour enquêter sur le crime, n’a pas mis
24 heures avant de rendre son verdict. Dès
le lendemain de la réception du dossier de
Reporters sans frontières, le procureur du
Faso et le procureur de la République ont convoqué
une conférence de presse pour annoncer que
les éléments en leur possession n’étaient
“pas nouveaux” et qu’il était
urgent de ne rien faire. Par la même occasion,
ils ont lancé une salve d’attaques contre
Reporters sans frontières, allant jusqu’à
menacer d’arrestation ses représentants
en visite au Burkina Faso “n’en déplaise
à leur ambassade”. Attaques qui se sont
perpétuées plusieurs semaines dans les
journaux pro-gouvernementaux.
Cette
affaire continue donc, depuis huit ans, d’empoisonner
la vie des Burkinabés, alors que la liberté
de la presse est une réalité dans le
pays, malgré quelques tabous tenaces. Même
si la critique est admise et les enquêtes dérangeantes
largement publiées, mettre en cause le chef
de l’Etat, sa famille ou ses plus proches alliés
reste un exercice à risques.
Le
bimensuel privé L’Evénement en
a fait l’expérience à la fin de
l’année, après que François
Compaoré eut porté plainte pour “diffamation”
à son encontre. L’article incriminé
évoquait la procédure engagée
par Reporters sans Frontières pour obtenir
la réouverture du dossier Norbert Zongo. La
plainte visait à obtenir réparation
pour le titre de une du journal, en regard d’une
photo du frère du chef de l’Etat, disant
: “Affaire Norbert Zongo. Ainsi donc, c’est
lui ! Jusqu’à présent, on pensait
à lui sans oser le nommer. Reporters sans frontières
vient de franchir le pas...”.