San
Finna N°403 du
05 au 11 Mars 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"
POINT
DE VUE
LA RUEE VERS OUAGADOUGOU VA-T-ELLE GRIPPER
LE DIALOGUE DIRECT ?
A
l’annonce de la tenue d’un dialogue direct
entre le camp présidentiel ivoirien et la rébellion
armée, le président Laurent Gbagbo a suscité
quolibets, méfiance et imprécations chez
ses farouches pourfendeurs, convaincus qu’il est
la « tumeur » à extirper pour guérir
le mal ivoirien. Après l’ouverture des pourparlers
sous les meilleurs auspices à Ouagadougou, on a
assisté à une ruée vers la capitale
burkinabé dans le cadre d’un lobbying douteux
qui menace les chances d’un accord de sortie de
crise acceptable par les belligérants.
Dans
l’histoire des conflits armés, l’accord
de paix a toujours été négocié
par les seuls belligérants sous les auspices éventuels
de médiateur (s) étranger (s). Le président
ivoirien Laurent Gbagbo, l’historien, s’est-il
souvenu de cette logique qui rend moins complexe la crise
que traverse son pays au moment où il annonçait
le 20 décembre 2006, sa volonté de dialoguer
directement avec sa rébellion armée ? A
la surprise des observateurs peu avertis, les premières
torpilles ont été lancées par des
personnes autres que les vrais protagonistes de la crise
dont Pierre Schori, le représentant spécial
de Kofi Anan à Abidjan.
En chœur, ils ont tous crié qu’il n’y
a aucune solution possible à la crise ivoirienne
en dehors de la Résolution 1721 du Conseil de Sécurité
de l’ONU. L’opposition ivoirienne regroupée
dans ce qu’on appelle le G 7, s’est vite engouffrée
dans la brèche pour psalmodier des propos haineux
à l’endroit du chef de l’Etat et renouveler
sa confiance au premier Ministre Charles Konan Banny dont
l’autorité a été ruinée
dans le bras de fer qui l’oppose au président
de la République depuis l’adoption de la
Résolution 1721. Contre toute attente et en dépité
des objurgations des uns et des autres, Guillaume Soro,
le Secrétaire général des Forces
Nouvelles, a répondu favorablement à l’appel
du chef de l’Etat, lors du message de vœux
qu’il a délivré le 1er janvier 2007
à Bouaké. S’il a relativisé
son geste pour ménager la susceptibilité
des uns et des autres en soutenant que le dialogue se
déroulera dans le cadre du dialogue direct, il
n’a pas été tendre à l’endroit
des alliés du G 7, souffrant du complexe de la
rébellion et dont l’unité n’est
que de nom. Ces derniers, après avoir boudé
l’appel du chef rebelle à venir échanger
avec lui dans son fief de Bouaké, par orgueil ou
par duplicité, l’ont finalement rencontré
en zone sous contrôle gouvernemental au siège
du PDCI à Abidjan pour déterminer le cadre
des pourparlers à Ouagadougou. Guillaume Soro a
également tenu à rassurer le premier Ministre
Charles Banny de sa loyauté avant de se rendre
au dialogue direct, non plus en tant que leader de la
rébellion mais en tant que porte drapeau de toute
l’opposition ivoirienne.
Dans la capitale burkinabé, le Ministre congolais
des affaires étrangères, dont le pays était
en fin de mandat à la tête de l’Union
africaine, est venu fredonner à Blaise Compaoré
le message du françafricain Sassou N’Guesso,
peut-être dicté par l’Elysée
encore sceptique quant aux chances de succès d’une
telle initiative qui vide de son contenu la seule Bible
qui vaut désormais pour la Côte d’Ivoire
: « Il n’y a pas de solution possible en dehors
de la Résolution 1721 ».
UNE
DIPLOMATIE DOGMATIQUE
On croyait pourtant qu’après l’acceptation
par Soro de la main tendue du camp présidentiel,
obligeant les uns et les autres à revoir leurs
positions, il n’y aurait plus de plus royalistes
que le roi. Au nom de quoi peut-on prétendre mieux
connaître que le leader rebelle, les conditions
dans lesquelles son mouvement doit accepter de désarmer
? le dialogue direct a été voulu par le
président Gbagbo pour sortir du piège d’une
certaine diplomatie dogmatique qui a fini par prendre
la paix en otage dans son pays plutôt que de le
sortir de la crise. Et l’espoir est revenu à
Ouagadougou où s’est ouvert le 5 février
2007, le fameux dialogue direct sous la présidence
effective du facilitateur Blaise Compaoré.
Du reste, l’ambiance bon enfant entre les délégations
du camp présidentiel et des Forces nouvelles logées
à l’hôtel Libya, où se tiennent
les pourparlers (à l’exception de Louis Dacoury
Tabley qui a choisi son domicile à la Zone du bois),
a été considérée pendant longtemps
comme un bon signe.
A ce qu’on dit, les deux délégations
se sont accordées sur les questions aussi délicates
que l’identification et le désarmement. Même
les chefs militaires rebelles ont accepté de se
départir des galons dont ils ont été
gratifiés par Guillaume Soro. On ne trouvera donc
pas dans la future armée ivoirienne, des caporaux
promus au grade de commandant.
Le gros « deal » qui fait grincer les dents,
c’est la nomination de Guillaume Soro au poste de
premier Minisre en remplacement de Charles Konan Banny.
Les deux parties se seraient même entendues sur
la répartition des portefeuilles ministériels,
et le président Gbagbo aurait accepté de
céder quelques maroquins réservés
à son camp, à l’opposition politique.
Informés probablement par leurs représentants
dépêchés à Ouagadougou pour
suivre le déroulement du dialogue auquel ils n’ont
pas été conviés, le PDCI et le RDR
ont sonné l’hallali.
Il s’est agi d’abord d’une mission de
l’ONUCI venue pour s’enquérir auprès
du facilitateur Blaise Compaoré, de l’évolution
des négociations. Cette mission, conduite par Mr
Abou Moussa, représentant par intérim de
Mr Ban Ki Moon, SG de l’ONU, a certainement insisté
pour qu’une place soit trouvée aux formations
politiques les plus représentatives dans la nouvelle
architecture dont les linéaments se dessinent à
Ouagadougou.
Quelques jours plus tard, une délégation
de cinq personnes, conduite par Alassane Ouattara, a débarqué
à Ouagadougou. Les sourires affichés pour
les besoins des caméras et les belles déclarations
au sortir de l’audience avec le président
du Faso cacheraient mal l’amertume de ces hommes
venus plaider une représentativité à
la dimension de leurs formations politiques dans les instances
de cette énième transition qui se profile
à l’horizon pour peu que la communauté
internationale valide l’accord. Ils auraient exigé
pas moins que des postes de 1er et 2 ème vice-présidents.
Ce qui les auraient le plus irrité, c’est
l’affront du « Petit Soro » qui n’aurait
pas daigné les recevoir et aurait choisi de leur
envoyer des représentants.
A Abidjan, nos confrères épiloguent sur
le divorce entre le leader des Forces Nouvelles et son
mentor, Alassane Ouattara. Et pourtant, c’était
prévisible. L’ex leader de la FESCI a pris
du poids sur la scène internationale depuis qu’il
a conduit officiellement la rébellion qui divise
la Côte d’Ivoire en deux. Il fréquente
les grands de ce monde et s’est fait beaucoup d’argent.
D’ailleurs, Alassane Ouattara n’a jamais voulu
admettre sa responsabilité dans la rébellion
malgré les révélations du chef rebelle
Wattao lors d’un meeting à Korogho destiné
à expliquer la purge qui frappait les partisans
de Ibrahim Coulibaly alias « IB ». Soro est-il
devenu le monstre de Frankenstein qui se retourne contre
son créateur ?
BRIGITTE
GIRARDIN, EN TORPILLE OU SECOURISTE ?
Le 28 février 2007, Madame Brigitte Girardin, Ministre
française déléguée à
la Coopération et au développement, en route
pour Abidjan où devait se tenir la rencontre mensuelle
du GTI, a fait escale à Ouagadougou pour soutenir
la médiation du président Compoaré.
A sa descente d’avion dans la soirée, elle
a été conduite à la résidence
de l’Ambassadeur de France où Guillaume Soro
a été convoqué toutes affaires cessantes.
Rien n’a filtré de cet entretien mais l’on
imagine que le leader des FN a dû subir de fortes
pressions pour l’obliger à revoir ses appétits
à la baisse. Le but serait de ne pas humilier BEDIE
et ADO qui ne sont plus de la noce. Du côté
de la présidence où l’on cultive désormais
une méfiance viscérale vis-à-vis
des initiatives françaises dans le règlement
de la crise, un vol spécial a été
dépêché à Ouagadougou pour
chercher Monsieur Désiré Tagro et sa suite
au cas où… Finalement, on est revenu à
de meilleurs sentiments, et l’avion est reparti
sans la délégation. Lorsqu’on essaie
de décrypter les déclarations de Mme Girardin
à l’issue de son audience avec le chef de
l’Etat, on aperçoit une nette évolution
de la position française sur le dossier ivoirien.
On a beau multiplier les résolutions, la paix ne
sera pas possible sans la volonté des Ivoiriens.
Bon joueur, le premier Ministre Charles Banny semble pour
sa part se résigner face à la situation.
Le temps où il revendiquait davantage de pouvoir
dans l’esprit de la 1721 semble bien loin. Charles
Banny, comme pour signer sa reddition, a adressé
le 25 février dernier, à partir de son village
natal, un message au président Gbagbo par l’entremise
du représentant de ce dernier à la manifestation
: « Dites au président de la République
qu’il est le seul garant de l’unité
nationale et de la continuité de l’Etat.
Les Ivoiriens doivent l’admettre ».
Dramane
Nombre
DERNIERE
MINUTE
UN
HEUREUX ACCORD A REGARDER TOUTEFOIS A LA LOUPE
AVANT DE CRIER DEFINITIVEMENT VICTOIRE
L’impossible
s’est-il réalisé ? Le vœu
ardent formulé par les Ivoiriens, a-t-il
enfin été exaucé ? Bref,
cet accord devant sceller la sortie de crise définitive
a-t-il été scellé à
Ouagadougou ? On le voudrait tellement. Cela soulagerait
les Ivoiriens qui, pendant 4 ans, ont souffert
le martyr. Cela ferait la joie des deux peuples
burkinabé et ivoirien, séparés
par un accident terrible de l’histoire.
Cela récompenserait la tension dans laquelle
ont été tenus les négociateurs,
les témoins du dialogue direct pendant
un mois à Ouagadougou.
Mais il faut se donner le temps avant de crier
totalement victoire, se donner le temps d’aller
dans le détail de l’accord pour être
convaincu que ce n’est pas un accord a minima
conclu pour donner le change mais qui conserve
des zones d’ombre d’où peuvent
partir, du jour au lendemain, les mêmes
contestations, les mêmes blocages. Il faut
savoir entre autres quel sera, à s’en
tenir au texte de l’accord paraphé,
le rôle du cadre permanent du cadre de concertation
(CPC), composé entre autres de Blaise Compaoré,
de Laurent Gbagbo, de Guillaume Soro, de Alassane
Ouattara, de Henri Konan Bédié.
Il faut aussi avoir une claire idée de
la nature juridique de cet accord dont on dit
qu’il est un « référent
», une espèce de création
sui generi qui n’obéirait ni à
la constitution ivoirienne ni à la 1721,
bref un accord typiquement africain qui met la
communauté internationale à l’écart
pour ne s’en tenir qu’à la
volonté des signataires.
Il faudra évidemment en savoir plus sur
cette notion d’identification limitée
avant les élections et l’identification
générale post-élections,
et être informé sur comment se fera
concrètement et dans quel délai
l’intégration des cadres rebelles
dans l’armée. Il faudra aussi savoir
si les grades attribués aux rebelles seront
homologués dans l’armée régulière.
Enfin, il ne manquera pas de questions au sujet
des réparations subies par les nombreuses
victimes de la crise, du sort des dissidents militaires
comme Mathias Doué, Yao Yao.. . Par ailleurs,
il faudra aussi se faire une opinion sur ce qui
sera fait, par-delà le partage politique
du pouvoir, pour renforcer les liens des communautés
étrangères vivant en Côte
d’Ivoire et permettre qu’elles vivent
en meilleure harmonie avec les Ivoiriens.