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San Finna N°399 du 05 au 11 Février 2007
"Il n'est de Liberté qu'en dehors de l'Abus"
 

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LES INFIRMIERES BULGARES NE SERONT PAS EXECUTEES
SATISFACTION HUMAINE CERTES MAIS GRAVES INTERROGATIONS CEPENDANT

Les 5 infirmières bulgares et le docteur palestinien, accusés d’avoir inoculé sciemment le sida à plus de 400 enfants libyens et condamnés à mort, ne seront pas exécutés. Nous sommes au nombre de ceux qui ne peuvent que s’en réjouir pour avoir, à notre façon, battu campagne afin de conjurer le funeste sort qui leur était promis. On ne peut que se féliciter de cette décision, pas tant au regard de l’inconsistance des charges retenues contre les prisonniers (et que 5 d’entre eux soient des femmes) mais essentiellement par opposition à la peine de mort, de surcroît instrumentalisée à des fins politiques.

Cependant, cette heureuse nouvelle ne suffit toutefois pas à masquer les interrogations inquiétantes, attristées, que nous nous posons sur les voies utilisées pour parvenir à cette grâce et sur les hypothèques qui, par le fait, pourraient gréver l’avenir de la justice internationale.

QUI A LE DROIT DE GRACE EN LIBYE ?

La première de ces questions alarmante est celle de savoir de qui nous tenons cette mesure de clémence. Des instances judiciaires libyennes ou de l’organe étatique ayant le privilège d’accorder la grâce aux condamnés à mort ? Non, nous la devons à Seif el-Islam Kadhafi, qui, quoique fils de Muammar Kadhafi et patron de la bien connue et courtisée Fondation Kadhafi, n’est ni une instance judiciaire, ni le président de l’Etat libyen.

En effet, le samedi 27 janvier dernier, le quotidien bulgare "24 Tchassa" a repris les propos sans équivoque du premier fils de Muammar Kadhafi : "Je garantis que nous ne les exécuterons pas… Croyez-moi, nous nous approchons désormais d'une solution".

Voilà qui aurait dû faire tilt au niveau de bien de Chancelleries, de rédactions de médias et de sièges de mouvements de droits de l’homme. Comment une telle aberration peut-elle en effet se produire sans titiller la bonne conscience internationale, les templiers de la démocratie engagés dans la lutte du bien contre le mal, et froisser les partisans de l’ordre juste ?

SILENCE ET FELICITATIONS COMPLICES ?

C’est justement là l’objet de la deuxième question. Que disent justement les pays de démocratie attachés à la primauté du droit, aux valeurs démocratiques et républicaines de cet acte d’autocratie manifeste ? C’est vrai que la Libye est loin d’être un pays de droit mais est-ce pour autant qu’on doive fermer les yeux sur ses pratiques ? Est-ce pour autant qu’on doive s’interdire de relever qu’un individu, fusse-t-il le fils du Guide libyen, ne peut pas s’arroger le droit de décider en lieu et place des instances judiciaires et même de son père, qui reste l’autorité habilitée à statuer en dernier recours pour ce qui concerne la peine de mort ? Sur ce point, c’est silence radio ! Sauf peut-être pour Me Antoine Alexiev, un avocat français des accusés, qui a une appréciation plutôt prudente de la décision : « D'une certaine façon, nous nous réjouissons des déclarations du fils de Kadhafi.. Elles montrent qu'il s'agit bien d'un procès politique. » (Le Figaro du 31 janvier 2007).

Au contraire, ce sont ici et là des manifestations de reconnaissance qu’on observe. La Bulgarie, quoique bénéficiaire directe de cette promesse de grâce, aurait pu manifester plus de sobriété dans les réactions. On ne peut pas dire que ce fut tellement le cas, à s’en remettre aux dépêches de l’AFP et de Reuters, qui relatent que : « La Bulgarie s'est réjouie lundi du "signal positif" que constitue selon elle "la garantie" donnée par le fils de Mouammar Kadhafi que les infirmières bulgares ne seraient pas exécutées». Le vice-Ministre bulgare des affaires étrangères, Haim Chaushev, très optimiste, et même un rien élogieux, a estimé pour sa part toujours selon les mêmes dépêches que les « déclarations en ce sens de Seïf al Islam au quotidien bulgare étaient peut-être le signe d'une avancée dans les négociations », qu’elles sont « d'autant plus crédibles qu'il a déjà contribué, dans le passé, au déblocage de contentieux entre la Libye et la communauté internationale ». La France, pratiquement comme un cheveu dans la soupe, s’est également fendu de remerciements à travers les propos suivants du Ministre des Affaires Etrangères Philippe Douste Blazy sur l’affaire, relevé par le même Figaro suscité : « il (NDLR : le Ministre) se « réjouit » d'apprendre que la peine de mort, prononcée en janvier, ne sera pas exécutée, « remercie Seïf el-Islam Kadhafi » et « espère qu'il y aura de bonnes nouvelles » dans un futur proche ».

TRANSACTIONS EN COURS

Ce n’est pas tout car ces pays de démocratie entrent dans le jeu en ne refusant pas les transactions proposées par le fils aîné du président libyen. Pour ce dernier, il faut bien qu’après avoir payé rubis sur ongles les victimes des différents attentats terroristes commis par la Libye (TWA, PANAM), les Libyens se renflouent d’une façon ou d’une autre. Le dossier des infirmières bulgares fera l’affaire. Là-dessus, Les intentions ont été clairement exprimées dans « La Libre » du 31 janvier 2007 qui rapporte que : «Le fils aîné du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, Seif al Islam, a affirmé que Tripoli avait proposé à Berlin et Paris un plan de libération des infirmières bulgares condamnées à mort à condition que les familles des victimes du sida soient indemnisées. Voilà une transaction inadmissible qui intervient en dehors de toute décision de justice et adressée à des pays dont les détenus libyens ne sont pas des ressortissants.

Cette grâce en voie de marchandage pose encore comme conditionnalité, selon le quotidien bulgare "24 Tchassa" : « la libération d'un officier libyen condamné à la perpétuité en Grande-Bretagne pour l'attentat au-dessus du petit village écossais de Lockerbie d'un avion de la compagnie américaine Pan Am en 1988 ». Que vient aussi faire la Grande-Bretagne dans ce dossier où elle n’est ni défenderesse ni demanderesse ? Nous tombons ici dans le chantage boueux, dans l’ingérence libyenne dans les affaires anglaises. Sur quelle valeur morale, juridique, peut-on se fonder pour demander à un pays qu’il libère un condamné dans un dossier pénal en compensation d’une grâce profitant à des condamnés dans une autre affaire, qui ne sont pas au surplus ses ressortissants ?

Seif el-Islam Kadhafi, qui n’en a cure, affirme : «"Comme vous avez le droit de demander le retour de vos infirmières, nous avons le droit d'insister pour le retour d'al-Megrahi en Libye" . Il a beau préciser qu’il ne s’agit pas d’un échange et proclamer à qui veut l’entendre « il n’y aura pas d’exécutions.. La Libye n’est pas l’Irak », le deal n’en sent pas moins à plein nez. C’est ce qui ressort clairement des propos qui lui sont prêtés par les dépêches AFP et Reuters : "Nous avons proposé une feuille de route avec une solution pour toutes les parties : les parents, le gouvernement libyen, la partie bulgare, l'Union européenne ». C’est tout simplement aberrant.

Il y a donc vraiment de quoi dériver de la joie légitime du sauvetage des prisonnières libyennes à un désenchantement profond. La gouvernance mondiale est actuellement pilotée (quoi qu’on dise et fasse) par les grandes nations, notamment par celles qui se targuent d’être respectueuses des valeurs universelles qui fondent l’Etat de droit, la démocratie. Si ces dernières, au moment où la nécessité se fait sentir de construire un ordre international fondé sur le droit, se mettent à transiger ainsi avec le fils de Kadhafi et la Libye sur des principes fondateurs du droit pénal, cela fait peser de sombres présages sur l’avenir de la justice internationale.

Espérons seulement que l’initiative prise par Dominique de Villepin de convoquer une rencontre au niveau européen autour de cette affaire, ne soit pas seulement une manœuvre de diversion pour faire oublier la dernière gaffe de Chirac sur l’Iran mais bel et bien pour trouver des réactions d’honneur et de droit qui démentent cette impression de compromission ambiante de l’Europe.

V.T






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