CRISE
POLITIQUE, SOCIALE ET MILITAIRE EN DERAPAGE
VAINES STRATEGIES DE CONTOURNEMENT DU POUVOIR
Même
si dans les grands médias, on n’en parle
pas, le Burkina Faso vit une crise sociale, politique
et militaire qui a atteint un stade qui doit inquiéter.
Pourtant, fidèle à sa stratégie
éprouvée de pourrissement, le pouvoir
a encore adopté la méthode d’évitement
pour ne pas devoir répondre aux questions de
fond que requiert la situation. Mais il a d’abord
une priorité : gommer au plus vite de l’opinion
nationale et internationale le grand revers causé
par la mutinerie militaire (qui couve toujours). Il
s’agit ici de jouer la politique de la carotte
et du bâton : permutations, opérations
de division, évictions, gratifications, et
par-dessus tout « arrosages » à
grande eau…. Ca a toujours fonctionné,
ça pourrait encore marcher (surtout qu’à
force les Burkinabé sont enclins à s’acheter
d’autres valeurs) et partant, convaincre l’armée
à rejoindre le rang au propre comme au figuré.
Et on y met le paquet jusqu’à appeler
en renfort les confessions religieuses à des
actions de grâce. Oui, le monde va savoir qu’au-delà
des femmes et hommes, de la chefferie coutumière,
les hiérarchies musulmane, catholique, protestante,
n’ont pas tort de faire comme si Dieu lui-même
avait pris parti pour le pouvoir !
Cela suffira-t-il à calmer le courroux des
militaires, des gendarmes, des policiers, bref des
forces de défense et de sécurité,
à les faire taire par rapport à leurs
revendications au sujet de ces fameuses ponctions
de 17 % opérées sur leurs soldes depuis
la Révolution, à les calmer au sujet
des indemnités de congé libérable
de tous ceux qui sont allés à la retraite
en 2006 et qui s’apprêtent à y
aller en 2007. Arrivera-t-on aussi à les apaiser
s’agissant des demandes d’ indemnités
de logement des sous-officiers, des hommes du rang
comme des autres demandes de fond liées notamment
à la refondation de la grande maison ? C’est
là la grande question, d’autant plus
brûlante que les militaires, comme les civils
(et peut-être encore plus que les civils) ont
appris maintenant à se défier des leurres,
des fausses promesses et de l’art consommé
de la diversion du pouvoir.
Mais imperturbable, Blaise Compaoré et les
siens croient toujours dans les stratégies
de contournement et choisissent en ce moment de miser
à fond sur deux options pour se tirer d’affaire,
en banalisant la crise nationale déclarée.
LA
STRATEGIE DE LA MEDIATION IVOIRIENNE
Nous sommes engagés au Burkina Faso depuis
quelques années, dans une politique à
tout va de facilitations. On utilise les intermédiations,
les médiations, comme investissement politique,
économique et diplomatique mais aussi comme
effaceur ou atténuateur de fautes voire de
crimes. Si ce faisant, on parvient à ancrer
dans l’opinion l’idée que les dirigeants
burkinabé sont des artisans incomparables de
dialogue, de paix, on n’attirera pas seulement
sur eux la sympathie, la compassion, les aides, on
leur assurera aussi ces circonstances atténuantes
qui mènent tout droit au pardon ; on détournera
au passage les regards du besoin irrépressible
de réformes, de mutations qui résonnent
dans le pays. Voilà le but !
Pour y parvenir, on ne lésine sur aucun moyen,
ni financier, ni diplomatique, et surtout pas médiatique.
Et il suffit de voir les nouvelles orientations prises
par nombre de médias au sujet de la crise ivoirienne,
pour s’en convaincre. Certains de ces médias,
face à la tournure prise par les évènements,
choisissent enfin la voie de la démystification
en révélant l’évidence
de l’implication du régime dans la crise
ivoirienne mais à y regarder de plus près,
ils le font pour banaliser les choses, comme pour
appeler à accepter qu’une faute avouée
est à moitié pardonnée. D’autres
restent conformes à leurs dénégations
sur la responsabilité des autorités
dans la crise pour trouver dans l’appel à
médiation de Blaise Compaoré, la justification
de leurs positions et se donner bonne conscience pour
demander de tourner la page. Dans un cas comme dans
l’autre, c’est le prétexte de la
médiation dans la crise ivoirienne pour servir
la cause du pouvoir et lui assurer finalement l’impunité.
Mais pour ce qui est de la crise nationale, elle sera
tout de suite dissipée par tout le tsoin-tsoin
qu’on fera autour des heureuses conclusions
de la médiation
LA
STRATEGIE DES ELECTIONS LEGISLATIVES A TOUT PRIX
L’autre choix pour divertir l’opinion
nationale et internationale, c’est celui du
feuilleton électoral qui s’annonce. Les
élections législatives sont prévues
pour le 6 mai 2007. Il faut en abreuver l’opinion
jusqu’à plus soif, transformer ces élections
en un véritable feuilleton brésilien.
Et pour cela, on ne lésine pas non plus sur
les moyens. Il faut coûte que coûte respecter
l’échéance électorale,
rassurer par conséquent sur la stabilité
et la durabilité du régime. Le processus
électoral, on le sait, est en rade, avec une
CENI encore plus bordélique qu’au moment
où le Président de l’UNDD en faisait
la dénonciation, avec les fraudes déjà
en chantier, prouvant que la transparence ne sera
pas davantage au rendez-vous de ce scrutin. Le CGD
lui-même, dont les sondages sont quelquefois
suspectés de partialité, vient d’en
conclure un qui relève que les sondés
demanderaient, au vu de certaines constatations concernant
la CENI et le code électoral, «l’exclusion
de la société civile de la CENI au profit
d’une composition bipartite, majorité
opposition…, la relecture consensuelle du code
électoral et son respect scrupuleux, l’impartialité
et la neutralité politique de autorités
coutumières, le maintien de la CENI tout en
veillant à sa neutralité, son impartialité
politique et l’intégrité de ses
membres ». (Sidwaya du 2 février
2007). C’est tout simplement éloquent.
Mais on fait plus que jamais fi de tout cela, des
demandes de l’opposition relatives à
la relecture de la constitution, des instruments électoraux
et plus précisément du code électoral.
On fonce vers ces élections, persuadé
qu’encore et toujours, la soif de paraître,
de s’asseoir à la « table des convives
», amènera le personnel politique, toutes
tendances confondues, à oublier les récriminations
et à entrer dans la danse. On y croit surtout
qu’il y a eu ces attitudes ambiguës de
l’opposition lors du renouvellement des instances
centrales et décentralisées de la CENI
et ce ramollissement dans sa lutte promise pour la
normalisation de la démocratie. Le pouvoir
se dit qu’il peut amener ce personnel politique
à prendre des rôles de premier plan dans
la comédie électorale qui du reste bat
déjà son plein dans les médias,
comme en atteste la relation des batailles épiques
qui s’annoncent ou qui ont lieu par rapport
à la confection des listes et au placement
des candidats. Pour nos gouvernants, il n’y
a pas de doute : dès l’ouverture de ce
marché électoral, les électeurs
vont encore endiabler la campagne en faisant monter
les enchères. La pauvreté sévissant,
les priorités du moment tenant aux réformes
économiques et sociales, comme politiques et
institutionnelles, passeront au second plan. On en
revient au même objectif !
Cela suffira-t-il effectivement à dévier
l’opposition déterminée de sa
quête pour la réalisation de la démocratie,
à détourner le Collectif de sa lutte
contre l’impunité qu’il a maintenant
élargi à la mal gouvernance ?
Sur ce plan, comme sur celui de l’instrumentalisation
de la médiation, il n’est pas sûr
que l’objectif se réalise. Le désenchantement
vis-à-vis des élections est très
profond, et les Burkinabé, civils comme militaires,
ne sont plus dupes
Il
se pourrait donc que finalement, toute cette frénésie
à accomplir une facilitation heureuse et à
tenir vaille que vaille les élections législatives,
ne sorte pas pour autant le pouvoir de l’auberge,
qu’au bout du compte, il ne réalise qu’il
a seulement reculé que pour mieux sauter, bref
que la grande confrontation viendra à lui s’il
ne veut pas aller à elle !
C.Y